Vendée Globe : Vieux loup de mer, rigolard, compétiteur... Les mille visages du roi Jean Le Cam

VOILE Déjà héros de son cinquième Vendée Globe, Jean Le Cam traverse les mers et les âges

William Pereira

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Jean Le Cam à bord de son bateau sur le Vendée Globe
Jean Le Cam à bord de son bateau sur le Vendée Globe — Jean Le Cam / Yes We Cam
  • Jean Le Cam dispute son cinquième Vendée Globe.
  • Légende de la voile, le skipper est d’ores et déjà le héros de cette édition, après avoir réussi à sauver Kevin Escoffier, en perdition sur son radeau de survie.
  • Avant ça déjà, Le Cam s’était distingué en tenant tête aux bateaux ultra-modernes avec « sa 4L des mers », sans foils, comme il l’appelle en rigolant.

Vieux loup de mer, aventurier, trublion des mers… Depuis aussi longtemps qu’il navigue, soit à peu près 45 ans, Jean le Cam s’est vu affublé de nombreuses étiquettes plus ou moins en accord avec sa personnalité. En sauvant Kevin Escoffier à la croisée des océans atlantique et indien dans la nuit de lundi à mardi, le Breton en ajoute une de plus à sa collection, celle de sauveur. Un clin d’œil à l’histoire du Vendée Globe auquel personne n’a manqué de faire allusion : onze ans plus tôt c’était lui, qui, recroquevillé dans un coin sec de son bateau retourné au large du cap Horn, avait été secouru par PRB. A l’époque, Vincent Riou, tenant du titre, est à la manœuvre.

« C’était beaucoup plus sous contrôle du début à la fin, raconte le vainqueur du Vendée Globe 2004-2005. C’est-à-dire qu’il y a eu une période où on avait Jean à l’intérieur du bateau sans savoir dans quel état de santé il était. A partir du moment où on a su se signaler correctement et qu’on a su qu’il allait bien, bon… La situation n’était pas simple mais beaucoup moins hasardeuse que ce qu’elle a pu être lundi soir. »

Le caractère précaire de la situation d’Escoffier pendant une demi-journée dans le sud a autant marqué la flotte, tirant des larmes à Clarisse Cremer et poussant Thomas Ruyant à la prudence à bord de son foiler affaibli, que le sauvetage n’a fasciné sur la terre ferme. Le skippeur sur PRB et son compagnon d’infortune ont ainsi enchaîné pas moins de 30 télés françaises et étrangères dans un marathon médiatique qui s’est soldé par un zoom avec Emmanuel Macron, fan assumé de Le Cam, mardi soir. Dialogue choisi entre un président et sa rockstar.

- Les gens ont besoin de choses simples qui rassurent, ce genre de choses fait partie des vraies valeurs je pense.

- Je le pense aussi. On est hyper fiers de ce que vous avez fait. (…) Je peux vous dire que ça me fait du bien aussi. (…) Allez jusqu’au bout, Jean !

- Yes we Cam !

Ni dieu ni maître

L’improbable échange, fruit d’une initiative de l’Elysée, a été coordonné en sous-main par l’organisation de la course puis Anne Le Cam, l’épouse de Jean, qui s’en réjouit sans en tirer une quelconque gloire.

« C’était rigolo comme tout. Je suis un peu comme Jean là-dessus, je vais pas tomber des nues même si c’est le président de la République. Mais c’était vachement sympa qu’il y ait une reconnaissance vis à vis de deux personnes extraordinaires dans le vrai sens du terme. »

Le discours colle avec l’idée qu’elle se fait de son mari, un homme dont le mérite est, dit-elle, de parler de la même manière au président Macron qu’au jardinier. « Il n’y a pas de dieu, que des êtres humains. » Le Cam n’a de haute estime que pour les mers et océans du Globe dont il se sait à la merci chaque fois qu’il part faire un tour du monde sur son voilier. « C’est pas pour rien qu’il offre un Chateau-Thénac à Neptune et pas du Préfontaine », se marre Anne, qui se garde néanmoins d’intellectualiser son rapport à la mer. « C’est sa vie, c’est son travail, c’est son outil. Les océans, les mers ça fait partie de sa profession. Il sait qu’il a pas un rapport poétique avec la mer. Parfois il est émerveillé, il trouve que c’est beau mais il va pas en faire des tonnes. »

Jean Le Cam est un navigateur à dimension humaine. Celui qui, au sein de la flotte du Vendée Globe​, sait le mieux rester proche de ses suiveurs à terre grâce à un sens de la narration pour le moins original. En plus des dessins d’Emmanuel Guivarc’h, qui l’accompagnent depuis l’édition 2016, le roi Jean tire profit d’un certain aplomb face à la caméra. « Il n’aime pas écrire, il ne dessine pas, donc il ne lui reste que ça, commente Anne. L’oral, c’est son moyen de communication. Je pense que les gens sont sensibles au fait qu’il soit comme un personnage d’Audiard, il a une voix et il ne joue pas. » On est quand même tenté de croire qu’un minimum de mise en scène se cache derrière ses meilleurs running-gags, comme celui de ses peluches à bord, ou, comme il préfère les appeler, « ses passagers clandestins ».

Si ses numéros font souvent mouche, ils ne font pas l’unanimité. Double-vainqueur du Vendée Globe, Michel Desjoyeaux a grandi à la lumière du tandem formé par son grand frère Hubert, décédé en 2011, et Jean Le Cam. « lls ont fait les 400 coups ensemble, mais moi j’étais le petit derrière parce que j’étais plus jeune. J’ai un petit peu navigué avec eux, mais pas beaucoup, pas assez. On lisait les magazines de voile, on lisait les bouquins de Tabarly. C’est sûr qu’avoir des grands frères qui font ça, ça vous influence… » Aujourd’hui, il ne vit pas toujours bien de voir l’un de ses modèles d’enfance verser dans le malaisant.

« Les peluches, il y a des gens que ça faisait marrer, moi pas du tout, je comprenais pas à quoi il jouait. Lui il s’éclatait avec ça. Si ça avait fait rire personne peut-être qu’il se serait adapté. Il se trouve que ça faisait rire plein de gens. Certains me disaient « Jean Le Cam il est merveilleux », d’autres répondaient « non mais attends il est pathétique ». Là je sais pas si c’est l’âge de la raison ou la raison de l’âge mais il a vraiment l’air de s’éclater. C’est quelqu’un d’attachant quoi qu’il arrive. »

Un compétiteur en 4L

La popularité a ses vertus, surtout à la barre d’un projet un peu différent de celui des autres skippeurs (quatre sponsors contribuent à parts égales avec le droit de communiquer comme ils le désirent autour de « Yes We Cam »), mais aussi quelques défauts. A mettre constamment l’humain au centre du village, on en oublie peut-être trop souvent le sportif. Le palmarès force pourtant le respect : trois solitaires du Figaro, une Jacques Vabre, une Barcelona World Race et une 2e place sur le Vendée Globe. Vincent Riou :

« Le Cam, c’est le talent à l’état pur. Ça a toujours été et ça sera toujours comme ça. Il était agacé au départ parce qu’on l’avait mis dans la case des aventuriers, dans la case des vieux loups de mer alors qu’au final pas du tout. Même s’il navigue avec un vieux bateau, il avait préparé sa course comme un compétiteur en l’optimisant, en lâchant rien sur le sportif, sur la technique. Je crois qu’il était content de montrer à tout le monde qu’il est toujours là. »

Desjoyeaux n’est pas moins élogieux à l’heure d’évoquer le marin. « Il a un style, Jean, dans la façon de se préparer. Quand on naviguait en Figaro, c’était quasiment le dernier à aller à l’eau en début de saison mais son bateau était nickel. Moi je trouve que ce qu’il fait là, c’est remarquable. J’ai pas toujours été très tendre avec ce qu’il a fait. Mais force est de constater qu’il est très bon dans ce qu’il fait en ce moment. »

Yes We Cam!
Yes We Cam! - Oilivier Blanchet / Alea

Avant l’opération Escoffier, Le Cam était encore contre toute attente aux portes du podium derrière les foilers de dernière génération qu’il compare à des Ferrari, par opposition à sa 4L. Une analogie efficace qui a le don de mettre en exergue ses mérites autant que la faillite des machines hyper sophistiquées. Anne Le Cam, lancée dans un pamphlet contre les projets onéreux qu’elle invite à se reporter sur la Coupe de l’América, ne veut cependant pas que l’on tombe dans la caricature du vieil aigri anti-moderniste.

« Jean a été le premier à faire de l’hydroptère, il les connaît par cœur, les foils. C’est pas les petits jeunes qui vont lui dire qu’il est d’arrière-garde. C’était le premier à faire des bateaux très rapides. Il a été champion de Formule 40, il fallait voir ce que c’était. Il a fait du multicoque, il sait ce que c’est mais il sait aussi ce que c’est la mer. Il sait ce que c’est l’océan indien, quatre à cinq mètres de creux, des mers méchantes, dures et cassantes, il le sait tout ça. » Tout comme il sait quand il peut se lancer à corps perdu dans un système dépressionnaire au large des côtes ibériques. En début de course, il s’était d’ailleurs étonné de voir ses jeunes concurrents contourner l’obstacle. Sa femme poursuit : 

« La première dépression ils l’ont tous évitée en disant ‘’oh, au secours maman’’, ils le disent eux-mêmes. Personne y a été à part les deux vieux Alex Thomson et Jean… A ce moment-là il était stupéfait, il disait « attends mais les mecs, ils vont faire comment dans le sud ? »

« Il pleurait parce qu’il ne trouvait plus Kevin »

L’ancien est assez mal placé pour comprendre les jeunes stressés en haute mer. Ceux qui le connaissent comme Desjoyeaux dépeignent un skippeur décontracté et économe dans ses choix de course, jamais à faire la manœuvre de trop sur un tour du monde. Le naufrage de Kevin Escoffier l’a obligé à sortir de sa zone de confort et, dans ce drame humain qui se dessinait, il n’a pas toujours été serein. « Quand Jean cherchait Kevin, confie Anne, il m’a appelé. Il pleurait parce qu’il ne le trouvait plus. »

Difficile de fuir le cliché quand il s’offre à vous : derrière le personnage tantôt austère, tantôt rigolard si apprécié du grand public se cache donc un grand mélancolique « capable de pleurer devant un film », un dur au mal mais certainement pas un dur tout court. « Il sait pas le dire, il est malhabile avec ses sentiments et ses émotions, il sait pas forcément en parler mais il est très tendre et sensible. » Une étiquette de plus pour Jean Le Cam. Bientôt, on ne saura plus où les coller.