Vendée Globe : « Quelque part, les skippeurs sont chanceux de faire cette course dans ce contexte », estime Armel Le Cléac'h

INTERVIEW Armel Le Cléac'h s'est livré à 20 Minutes avant le départ du Vendée Globe dont il est le dernier vainqueur mais qu'il suivra cette fois de loin pour la première fois depuis bien longtemps

William Pereira
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Maillot jaune
Maillot jaune — Y.Zedda / Banque Populaire
  • Dimanche, le départ du Vendée Globe sera donné depuis les Sables d'Olonne.
  • Avant le grand départ, 20 Minutes a interrogé le dernier vainqueur de l'épreuve, en 2016, Armel Le Cléac'h, qui a choisi de ne pas faire la course.

Le chacal est rassasié. Tenant du titre sur le Vendée Globe sur Banque populaire, Armel Le Cléac’h regardera cette fois la flotte s’éloigner au loin des Sables d’Olonne comme tout le monde. Il en a encore sous le capot comme il l’a démontré en remportant sa troisième solitaire du Figaro cette année, mais ses ambitions sont ailleurs, en classe Ultimes. La mise à l’eau de son maxi-trimaran est programmée pour 2021 avec à l’horizon, l’objectif d’un tour du monde en solitaire en 2023. Mais son empreinte restera présente sur le Vendée Globe. Son bateau de 2016 sera de la partie de même que Clarisse Cremer (Banque populaire, aussi), qu’il a contribué à former à la course au large. En attendant de la voir s’élancer, Le Cléac’h a pris le temps de répondre à nos questions sur l’Everest des mers.

Quel est votre ressenti en voyant ces skippers sur le point de s’élancer pour un nouveau Vendée Globe auquel vous ne prendrez, cette fois, pas part ?

C’est particulier, ça permet de prendre du recul sur l’événement, de le suivre avec un regard extérieur. C’est vrai que cette année c’est très spécial parce qu’on est dans cette crise sanitaire. On n’a pas l’ambiance d’un avant-départ comme moi j’ai pu la connaître sur les trois dernières éditions avec la communion du public, la sortie du chenal du départ va être quand même assez étrange dimanche. Il n’y aura quasiment personne sur les quais donc ça sera assez étonnant pour ceux qui ont connu ce qui se faisait avant. Mais j’observe tout ça à travers les marins que je suis un peu plus particulièrement. Il y a bien sûr Clarisse (Cremer) qui fait partie de l’équipe Banque Populaire et aussi des copains qui repartent pour la gagne comme Jérémie Beyou, Nicolas Troussel ou d’autres. Je les verrai dimanche sur le ponton en zone mixte pour leur poser quelques questions.

Quelles questions aimeriez-vous leur poser ?

(Rires) Comment ils vivent ce confinement un peu forcé. Ça doit être soit frustrant, soit rassurant ou peut-être moins fatigant que les autres éditions où la dernière semaine est très chargée en sollicitations. Avoir un peu tout ce ressenti. Et puis j’imagine qu’ils ont sûrement hâte de repartir avec tout ce qui se passe, c’est aussi un gage de liberté de retrouver la nature, l’environnement dans lequel ils s’expriment le mieux donc ça va être un peu… pas une délivrance, mais ils seront très heureux de s’élancer dimanche et de pouvoir enfin lancer ce Vendée Globe. Quelque part ils sont assez chanceux de profiter, de naviguer, d’avoir cette course dans la période actuelle.

Pour en revenir à vous, pourquoi dans l’histoire récente de la course, on ne défend pas son titre sur le Vendée Globe ?

Pour plusieurs raisons. Moi, j’ai eu la chance de faire les trois dernières éditions. J’ai réussi à terminer sur le podium puis à gagner, il y a quatre ans. Finalement c’était pour moi la fin de l’histoire avec le Vendée Globe. J’aspirais déjà avec Banque Populaire, et ce même avant le départ du dernier Vendée, à la construction d’un grand trimaran. La suite, peu importe le résultat, c’était de toute façon d’enchaîner sur le circuit Ultimes. Et donc le fait d’avoir gagné permettait de fermer cette grande parenthèse et de partir sur d’autres projets.

J’avais envie de relever d’autres défis, la navigation de bateaux beaucoup plus rapides avec lesquels on peut potentiellement tourner autour du monde en 40 jours. C’est un autre défi à relever. Pour moi c’est même plus dur et exigeant que de faire le Vendée Globe. Un tour du monde en Ultimes, ça reste très difficile et ça a été réalisé pour l’instant que par très peu de marins, ils se comptent sur les doigts d’une main. Donc oui pour moi c’était finalement la montagne suivante à gravir.

Qu’est-ce que vous gardez de ces trois Vendée Globe que vous laissez derrière vous ?

C’est une formidable aventure humaine avant tout. Bien sûr, on est tout seul sur son bateau mais on travaille avec énormément de gens, de soutien de la famille, des proches, des sponsors… On rencontre énormément de personnes. Et quand on réussit l’objectif qu’on s’était fixé de gagner le Vendée Globe, à l’arrivée c’est vrai que c’était un moment magique avec une grande partie de ces gens-là qui étaient sur l’eau à l’arrivée et qui aussi ressentaient la victoire. C’était vraiment fort. Après il y a le défi sportif, le tour du monde, ça reste une aventure incroyable sportivement, physiquement mais aussi au niveau technologique. C’est beaucoup de paramètres à mettre en place pour réussir à réaliser son Vendée Globe, mais quand on vise la victoire et qu’on y arrive c’est un cran au-dessus.

D’autant que pour vous la remontée de l’Atlantique n’était pas forcément gagnée. Il y a eu des moments difficiles avec Thomson qui revenait sur vous… Vous avez un peu bluffé sur cette partie de la course en ne filtrant aucune information sur une éventuelle baisse de moral. C’est primordial à ce niveau ?

Ça fait partie de la stratégie globale, la façon dont on communique avec l’extérieur et ce qu’on peut donner comme info à nos concurrents directs. De savoir si, effectivement, on a un peu le moral dans les chaussettes ou s’il n’y a rien qui transpire. C’est un savant dosage et c’est pas évident quand on est fatigué et qu’on est sur la dernière ligne droite d’un Vendée Globe. On est déjà parti depuis 50-60 jours. C’est plus compliqué de cacher ses émotions, ses difficultés que sur les premières semaines de courses. Effectivement, j’ai eu cette remontée de l’Atlantique compliquée notamment à cause de la météo. Elle ne m’était pas favorable devant donc ça avait tendance à revenir derrière et à favoriser Alex. C’est sûr que la pression s’est remise sur moi, il a fallu tenir.

Qu’est-ce qui vous a justement fait tenir ?

Le soutien à terre m’a beaucoup aidé. Les gens m’encourageaient, me disaient de rien lâcher sur ce dernier sprint. Et puis je pense que l’expérience du Vendée Globe précédent, ce duel avec François [Gabart] où j’étais cette fois dans la position de chasseur a servi. Finalement c’est toujours mieux d’être devant, d’être toujours en tête même si on n’a plus que quelques milles d’avance. Etre en tête, c’est l’essentiel. C’est ce que je me suis dit pendant cette remontée. Ça m’a aidé à continuer à être lucide sur ma stratégie, à essayer d’avancer jour après jour. J’ai vécu beaucoup de courses Figaro, beaucoup de compétitions sur ce circuit où pour le coup on bataille à armes égales avec toute cette pression sportive d’être toujours près les uns des autres et tout se joue à des petits détails, donc cette culture m’a beaucoup aidé à maintenir cette exigence de rester en tête même sous la pression d’Alex, même sous la pression du manque de réussite.

Armel Le Cléac'h, vainqueur du Vendée Globe 2016
Armel Le Cléac'h, vainqueur du Vendée Globe 2016 - V.Curutchet / Banque Populaire

Puisqu’on parle de gagner le Vendée Globe et d’Alex Thomson… Est-ce qu’il va enfin la gagner, cette course ? Il tourne autour du pot depuis deux éditions et est surarmé, ainsi que Jeremie Beyou, l’autre grand favori.

Clairement Alex et Jérémie sont les mieux placés pour pouvoir prétendre à la victoire cette année. Ils avaient quasiment déjà lancé leur nouveau projet lors du dernier Vendée avec la construction d’un nouveau bateau et l’ambition d’aller chercher la victoire en 2020. Après tout ne s’est pas passé comme prévu pour Alex. Malheureusement sa mise à l’eau l’année dernière s’est faite juste avant la Jacques Vabre et hélas il a eu un gros problème, un choc avec un ofni ou il a perdu sa quille donc je pense que ça l’a pas mal contrarié dans sa préparation. On l’a très peu vu naviguer avec son bateau et se confronter aux autres et cette préparation un peu écourtée, modifiée ne lui facilitera pas la tâche.

Après concernant Jérémie, je pense qu’il a pu profiter d’une vraie préparation complète où ils ont été intelligents et précurseurs en mettant le nouveau bateau à l’eau relativement tôt. Et on se rend compte que ces machines de plus en plus complexes demandent plus de temps, de fiabilité, d’essais en mer, d’évolution. Je pense que le timing qu’on avait dans les dernières éditions de mettre un bateau neuf à l’eau un an et demi avant le départ et qui suffisait pour être à 100 % du potentiel, peut-être que maintenant les nouvelles machines nécessitent qu’on les mette à l’eau deux ans, deux ans et demi avant.

Pourquoi ?

Parce que ces machines demandent plus de temps pour préparer ces nouveaux bateaux encore plus rapides et qui subissent encore plus de chocs que précédemment. C’est pour ça que je pense que ces deux skippeurs font partie des grands favoris mais avec un petit plus pour Jérémie car sa préparation est plus complète notamment sur la connaissance de son bateau, sur sa fiabilisation. Il a terminé toutes les courses auxquelles il a participé et il en a gagné pas mal. Attention aussi dans les bateaux neufs au couple Charlie Dalin-Apivia qui lui n’a pas l’expérience des précédents mais a eu une bonne préparation avec une victoire sur la Jacques Vabre, la dernière grande course du circuit. il est entouré de l’équipe de François Gabart, qui a une grosse expérience du Vendée.

Quid de votre ancien bateau à vous, qui repart pour un tour sur cette course ?

C’est Louis Burton qui est au départ avec mon ancien bateau. On l’a peu vu naviguer cette année aussi, c’est une inconnue. Sur la Jacques Vabre il a terminé mais il n’avait pas forcément pris une très bonne option au début et le résultat n’était pas à la hauteur de ses espérances. On verra, je pense qu’il a l’expérience d’un Vendée Globe bien réussi il y a quatre ans (7e), il a un bon bateau. Je crois qu’il n’a pas évolué, il n’a pas changé les foils, il n’a pas forcément eu le budget pour le faire évoluer en termes de vitesse. Donc, à voir.

Vous avez pu le conseiller au moment de la passation ? Il se passe quelque chose au moment où on cède un bateau à un autre skippeur ?

Dans le deal de la vente on devait ramener le bateau et le remettre en état, réparer quelques petite bricoles et lui rendre bien sûr le bateau avec une coque blanche. Derrière, les équipes techniques ont échangé sur les différents systèmes à bord pendant la passation du bateau. J’avais proposé à Louis de venir naviguer avec lui à Saint-Malo quelques semaines une fois que le bateau serait remis à l’eau éventuellement pour lui apporter mon expérience de ce bateau-là. Ça ne s’est pas fait mais il a su prendre en main ce bateau et ça n’a pas posé de problème.

L’autre « héritage » que vous laissez sur ce Vendée Globe c’est votre « disciple » Clarisse Cremer qui s’élance pour la première fois sur cette grande course sous le pavillon Banque populaire…

C’était un projet qui s’est fait assez rapidement où il a fallu former Clarisse sur ces bateaux qu’elle connaissait très peu. En gros, on avait un an et demi pour la mettre dans les meilleures conditions pour le départ de dimanche. Déjà le fait de louer ce bateau-là à Michel Desjoyeaux, qui est un bateau fiable qu’on connaît et déjà vainqueur sur le Vendée Globe, avec déjà pas mal de milles au compteur était une garantie. Nous on a pu apporter une fiabilité supplémentaire avec l’expérience du team pour avoir un bateau qui puisse répondre au premier objectif, terminer la course.

Comment vous l’avez guidée ?

C’était un peu mon rôle l’année dernière sur la deuxième moitié de l’année avec d’abord de l’entraînement et des stages où on a pu naviguer ensemble en double en vue de la Jacques Vabre. L’idée, c’était de lui montrer comment on utilise ces bateaux, quelles sont les erreurs à ne pas commettre. Au fur et à mesure, elle a appris en me voyant faire, en discutant, en posant des questions, etc. Et puis la Jacques Vabre était le dernier gros morceau de cette formation accélérée qui lui a permis de voir le bateau en course avec d’autres concurrents à côté, de voir comment on peut le mener à 100 %.

Le but, c’était qu’elle soit capable de le ramener en solitaire, ce qu’elle a fait après la Jacques Vabre en mode tranquille, sans se mettre de pression. Il n’y avait pas d’objectif de temps ni de résultat. Donc elle y est allée crescendo. Le fait d’avoir ramené le bateau toute seul lui a fait se dire qu’elle était capable d’aller plus loin et de continuer l’aventure, d’être au départ du Vendée Globe. Elle a l’air prête, le bateau l’est aussi. Elle va apprendre beaucoup pendant ce Vendée Globe.