Equipe de France féminine : Quel est le problème entre Corinne Diacre et les Bleues ?

FOOTBALL La sélectionneuse de l’équipe de France est fortement critiquée à visage découvert par une partie de ses cadres depuis la non-convocation d’Amandine Henry

Julien Laloye

— 

Corinne Diacre sur le banc des Bleues à l'automne 2019.
Corinne Diacre sur le banc des Bleues à l'automne 2019. — GEORGES GOBET / AFP
  • Déjà tendue, la relation entre Corinne Diacre et les internationales de l’OL semble avoir atteint un point de non-retour après que la capitaine Amandine Henry n’a pas été retenue.
  • La sélectionneuse, qui a été prolongée d’un an pour s’adapter au report de l’Euro, bénéficie du soutien sans faille de Noël Le Graët.
  • Concentrée sur les éliminatoires de l’Euro 2021, Corinne Diacre a promis qu’elle répondrait en temps et en heure aux critiques.

Un ballet chorégraphié, ou du moins l’idée qu’on s’en fait dans le métier. D’abord, on pense à prendre des nouvelles, puisque Corinne Diacre est enfermée à la maison depuis son test positif au Covid-19 – elle est en pleine forme et n’a infecté personne -, ensuite quelques questions innocentes le temps qu’il faut pour qu’on puisse en venir au fait avec élégance, et enfin l’hallali, chacun son tour.

Malgré la distance imposée par le visio, jeudi à Clairefontaine, c’était une conférence de presse dans les règles de l’art quand on en attend vraiment quelque chose. Oh, rien sur la Macédoine, l’adversaire des Bleues vendredi dans les éliminatoires pour l’Euro 2021, mais tout sur le galimatias d’embrouilles qui escorte l’actualité tricolore depuis la semaine dernière et la non-sélection d’Amandine Henry.

« J’ai lu beaucoup de choses fausses »

Corinne Diacre a joué sa partition à la perfection, nous donnant juste ce qu’il faut, ni trop, ni trop peu : « J’ai entendu beaucoup de choses, des choses erronées ou fausses, et il va falloir que je puisse donner mon point de vue. Mais sincèrement, à la veille d’un match international, ma priorité c’est le groupe, le fait que celui-ci vive bien. Il sera temps de parler de ça plus tard, mais ce n’est pas le moment de m’entendre. » Le moment viendra, donc. C’est que la sélectionneuse des Bleues en prend plein la tronche ces derniers jours.

On pourrait dire que son absence d’un stage qu’elle anime depuis son canapé a délié quelques langues, mais cela fait un moment que la moutarde montait au nez des unes et des autres. Enfin surtout des Lyonnaises, chauffées à blanc par les épisodes précédents, comme dans une bonne série Netflix. Le retrait du capitanat à Wendie Renard en arrivant, les critiques à Eugénie Le Sommer pour la pauvreté de sa Coupe du monde en 2019, Bouhaddi qui se retire du jeu parce qu'en désaccord avec son management, et enfin, disait-on, la non-sélection pour le rassemblement d’octobre d’Amandine Henry, la capitaine des Bleues et sa meilleure joueuse ou pas loin. Une décision qui a fait sauter les dernières digues de convenance.

Les Lyonnaises se plaignent auprès de Le Graët

L’explication de Diacre, avant qu’elle ne tombe malade ? « Je l’ai appelée pour lui dire que je ne la prenais pas à ce stage-là pour lui laisser le temps de revenir à son meilleur niveau après sa blessure ». Chacun peut faire les comptes de son côté : Henry avait repris depuis trois matchs avec l’OL, pendant que d’autres, pourtant convoquées (Bilbaut, Clemaron, Gayoro), n’ont pas mis un pied sur le terrain dernièrement. Ses coéquipières en club et en sélection l’ont d’autant mal pris qu’elles s’étaient précipitées la veille sur Noël le Graët, en visite à Lyon pour remettre une médaille aux Lyonnaises championnes d’Europe pour la cinquième fois de rang. Leur message, en substance ? « Ça ne peut plus durer comme ça ». La réponse du président de la Fédé ? « Je ne peux rien faire pour vous ».

L’absence d’Henry le lendemain a donc été interprétée en interne comme une vengeance de bas étage, presque un acte de guerre. Et la folie des réactions derrière a laissé pantois Fabien Petit, l’ancien conseiller de Valérie Gauvin, toujours très au fait de la psychologie du groupe tricolore : « Des sorties médiatiques de cet acabit sur le foot masculin, je n’ai jamais vu ça. Tout le monde doit avoir un comportement professionnel, un club ce n’est pas la sélection. »

Ce qu’a rappelé sans en faire des caisses Corinne Diacre, dans sa visioconférence de bienvenue lundi à Clairefontaine : « Je leur ai dit que mon métier c’était de sélectionner. Donc je sélectionne. Je peux comprendre que certaines soient déçues de ne pas voir une telle ou une telle, mais ces décisions m’appartiennent. Moi, je respecte certains choix, certaines prises de parole, je pense qu’il serait bien de faire la même chose à mon égard. »

« Mon poste fait des jaloux »

Référence aux interventions en rafale du clan lyonnais ou affilié. Wendie Renard, d’abord, qui est montée au front sur Canal+ après un match de championnat : « Dans une entreprise, si on arrive tous les matins et qu’on a eu des désaccords avec le patron, on n’est pas serein, on n’est pas calme. Ça ne peut pas continuer. » Puis Reynald Pedros, ancien coach de la maison, sur la même chaîne :

« J’ai vécu pendant deux ans avec ces joueuses-là, et pendant deux ans on a récupéré des filles après la sélection qui étaient psychologiquement très affectées. Il y a certaines joueuses qui partaient en équipe de France avec la boule au ventre, qui n’avaient pas forcément envie d’y aller mais elles y allaient par obligation parce que c’était l’équipe de France, et parce que c’était la nation et le maillot bleu. Et quand elles revenaient, on avait des discussions pour essayer moralement de les remettre à flot. »

Des propos si vindicatifs que l’ex gaucher nantais a cru bon de préciser ensuite que, non, il ne visait pas la place de Diacre, si jamais on avait des doutes sur ses intentions. Réponse amusée de l’intéressée : « Ce rôle il m’appartient, je sais que mon poste est très convoité et fait des jaloux quand je lis certaines déclarations. C’est de bonne guerre. » Contacté par nos soins, Pedros n’a pas souhaité prolonger sa réflexion. Tout comme Sonia Souid, l’agente très influente d’Henry, pourtant très agacée auprès de l’AFP par la situation de sa joueuse : « Elle ne s’y attendait pas, c’est choquant. Je ne sais pas si elle essaye de la piquer mais c’est un message très dur, même si on avait compris que personne n’était intouchable avec Diacre. »

Le caractère franc du collier de la sélectionneuse était en effet compris dans le package. A la fédération, il se murmure même qu’elle avait été choisie pour son profil « redresseur de torts », histoire de mater un vestiaire un peu trop sûr de lui, parfois. Fabien Petit : « Quand Corinne a été recrutée, elle répondait à tous les critères. Ancienne joueuse, ancienne internationale, ancienne entraîneure, une femme, avec une expérience dans le haut niveau masculin, elle cochait toutes les cases. »

A part celle de la communication, s’entend. Malgré une timide ouverture lors de la Coupe du monde 2019, Diacre n’aime pas spécialement l’exercice médiatique ni les interviews pour défendre sa pomme, ce qui n’aide pas à plaider sa cause, quand le vent souffle fort comme en ce moment. « Je m’exprime peu dans les médias, ce n’est pas mon cheval de bataille. Moi je travaille, je suis concentrée sur le terrain. »

Un management trop autoritaire selon certaines

En face, ses détracteurs se gênent moins pour la dépeindre sous un jour peu engageant : autoritaire, distante, froide, paranoïaque, prenant des airs de policier politique quand elle surprend un membre du staff à discuter en loucedé avec une joueuse, selon RMC. Un management à la culotte, que les plus anciennes, habituées à être associées aux décisions importantes dans leur club, ont du mal à supporter. « C’est triste de voir l’ambiance à couteaux tirés qu’il y a au sein du groupe, souffle une figure du foot féminin tricolore. Diacre a sans doute des défauts, mais on a l’impression qu’aucun sélectionneur ne fait jamais l’affaire, c’est donc que le problème est plus profond. »

Touché. Pour avoir observé de plus ou moins loin la vie des Bleues en grande compétition depuis leur éclosion en 2011, c’est toujours la même histoire. Quand il arrive, le sélectionneur est un génie, et quand il est éliminé, en général en quarts de finale, c’est le dernier des incapables. Bini ? De libre-penseur aux intuitions révolutionnaires à entraîneur trop fantasque pour un football en pleine professionnalisation. Bergeroo et Echouafni ? De tacticiens hors pair soucieux du moindre détail à incompétents notoires, déjà chez les garçons. Avant la déception de l’été 2019, Diacre était d’ailleurs unanimement considérée, du moins en public, comme LA sélectionneuse qui allait faire passer un cap à l’équipe de France féminine, avant de tomber en disgrâce comme les autres.

Diacre s’entretiendra avec les joueuses concernées

Sauf que cette fois-ci, Le Graët n’a rien voulu savoir. Il lui a maintenu sa confiance, prolongeant même son contrat d’un an pour s’adapter au report de l’Euro 2021 à 2022. « Elle n’est pas en danger. Je l’aime bien, elle a du caractère. Son métier n’est pas facile, et la communication n’est pas ce qu’elle préfère, mais elle fait bien son boulot, elle a beaucoup de cœur. Je rappelle que la France est 3e mondiale. » Le président de la 3F a même remonté les bretelles de certaines lors d’un déjeuner improvisé mercredi à Clairefontaine, exigeant que chacun(e) fasse un effort. Bien qu’absente, Diacre a apprécié : « Le président depuis le début affiche haut et fort son soutien à ma personne et surtout à ma fonction. Je pense qu’il était important que certaines joueuses entendent ce qu’il avait à dire. »

Le lien de confiance est-il irrémédiablement brisé entre la sélectionneuse et ses éléments les plus capés après ce nouvel épisode tumultueux ? C’est la question à 100.000 dollars, bien que la fronde ne soit pas aussi étendue qu’on puisse le penser. Il y a aussi des membres du groupe France qui estiment qu’elles n’ont rien à reprocher à leur entraîneure, bien consciente des rapports de force. « Je préfère attendre que ce stage soit passé pour m’entretenir physiquement avec les joueuses qui se sont exprimées. Mais c’est une minorité, et je pense qu’il est préférable de s’attarder sur le groupe France. »

« Qu’on ne souhaite pas aller en équipe de France parce qu’on veut un autre entraîneur, je trouve ça ubuesque, juge Fabien Petit. Chacun doit rester à sa place. Ce climat en équipe de France n’est pas celui qu’on souhaiterait, mais ne vaut-il pas mieux que ça arrive maintenant plutôt qu’à trois mois de l’Euro ? La fédération, les clubs, les joueuses doivent se parler, et pas par presse interposée. Les rancœurs existent, mais elles ont aussi parfois permis de s’expliquer pour trouver un meilleur équilibre. Il faut trouver un consensus dans la manière de fonctionner. »

Seule voix officielle de l’OL à prendre la parole, Olivier Blanc, désormais dirigeant numéro 1 de l’entité féminine, n’a pas caché dans l’Equipe les difficultés relationnelles entre la sélectionneuse et l’institution. Mais il a balayé la rumeur tenace d’un antagonisme ancien, dû au refus lyonnais de donner suite à la candidature de Diacre au poste d’entraîneure en 2014. Il a aussi assuré que les joueuses de son club n’avaient pas l’intention d’entamer une grève de la faim. « Les joueuses de l’OL ont envie que tout soit mis en œuvre pour gagner l’Euro. Aujourd’hui elles se sentent mal en équipe de France, elles voient bien qu’elles ne sont pas à leur niveau, elles ont parlé un peu avec Corinne Diacre et avec le président. »

Corinne Diacre, le 26 février 2020 au siège de la FFF.
Corinne Diacre, le 26 février 2020 au siège de la FFF. - CHRISTOPHE SAIDI/SIPA

« Le coach fait aussi des efforts »

Certaines ont montré quelques gages de bonne foi, même si c’est souvent du bout des lèvres. Ainsi, Amel Majri, la seule championne d’Europe à accorder un entretien individuel cette semaine, a-t-elle expliqué à l’Equipe, que le dernier rassemblement de septembre, animé en solo par Diacre puisque son adjoint avait le coronavirus, s’était bien déroulé : « On était dans l’échange, ça s’est bien passé, il n’y avait pas de problème particulier. C’était une bonne atmosphère, détendue ». Eugénie Le Sommer, meilleure buteuse de l’histoire des Bleues, semble prête, aussi, à regarder de l’avant : « Je n’ai pas envie de rentrer dans les détails, mais le coach fait aussi des efforts, en essayant de rendre les choses plus faciles au quotidien. »

Cela suffira-t-il à rafistoler une relation bien altérée ? Gérard Prêcheur, un autre ancien de l’OL désormais entraîneur d’une équipe féminine en Chine, semble en douter sérieusement dans les colonnes du Progrès : « Noël Le Graët l’a débauchée à Clermont-Ferrand, c’est un choix personnel. Je pense que son statut de femme la protège. Pas de résultats, aucune production de jeu, des tensions avec les joueuses… Ce serait un homme, il aurait été pendu sur la place publique après son cuisant échec en Coupe du monde. » Son procès a pris du retard, mais il est bien entamé, tout de même.