Roland-Garros : Pourquoi Andy Murray et les autres ne veulent pas prendre leur retraite ?

TENNIS Loin du joueur qu’il était à son meilleur niveau, le Britannique continue pourtant de croire en lui, comme de nombreux autres joueurs déclinants mais toujours présents

Julien Laloye

— 

Andy Murray n'a pas existé contre Stan Wawrinka à Roland-Garros.
Andy Murray n'a pas existé contre Stan Wawrinka à Roland-Garros. — Christophe Ena/AP/SIPA
  • Mats Wilander s’est publiquement interrogé sur la poursuite de la carrière d’Andy Murray.
  • Le Britannique n’a pas vraiment retrouvé son niveau d’antan depuis son opération à la hanche.
  • Comme lui, de nombreux trentenaires choisissent de prolonger le plaisir malgré des performances en berne.

 

A Roland-Garros,

A quoi ressemble la fin de carrière d’un sportif ? A quel moment devient-elle inéluctable ? Et surtout, de quel droit, nous, simples observateurs des acteurs du jeu, devrions-nous la décréter ? On en était là de nos pensées parasites en regardant Richard Gasquet s’escrimer à la fraîche mardi soir sur le court des Serres. A 34 ans, le Français est encore capable de jolies fulgurances. Il a même nettement dominé Bautista-Agut dans le premier set, avant de le perdre. Mais, à bien y penser, ça aurait changé quoi d’emporter le morceau au tie-break ?

Le 50e mondial n’a plus la caisse pour tenir un match entier de Grand Chelem, même s’il essaie de convaincre du contraire : « Huit jours de chambre d’hôtel à New-York à cause du Covid » ; « Une sciatique de dix jours en arrivant » ; « Cela a été compliqué. Je suis à court de tennis. J’ai eu un enchaînement trop difficile pour réussir à être en compétition avec un mec aussi fort que lui ».

Les critiques de Wilander à Murray

Ne passe-t-il pas à côté de l’essentiel ? On suit Richard depuis qu’on est môme, on est né la même année et on a commencé le métier avec lui. On sait presque tout de ses forces et de ses faiblesses, et on doit pouvoir citer en intégralité son parcours en Grand Chelem depuis 2005. Peut-être est-ce pour ça qu’on n’arrive pas à se résoudre à le voir traverser ses derniers feux comme un joueur anonyme, « qui aurait pu prendre un ou deux sets contre un joueur bien moins classé » ? Contre un joueur du calibre de Bautista, c’est fini, et ça ne reviendra plus jamais. Alors à quoi ça sert de continuer ? S’agissant de Gasquet, cela n’émeut pas grand monde, à part nous. Mais quand on parle de Murray, c’est la planète tennis qui est en toute retournée.

Le pyromane ? Mats Wilander, qui a allumé la mèche sur Eurosport après l’élimination du Britannique sans combattre face à Wawrinka :

« Je suis toujours un peu déçu. A-t-il le droit d’être à Roland-Garros pour faire ça. Je l’ai fait à mon époque et je n’aurais pas dû. C’est la plus grosse erreur que j’ai faite dans ma carrière. Je pense que Murray doit arrêter de penser à lui-même et commencer à penser à ce qu’il était. En nous donnant à tous de l’espoir en jouant, ce n’est pas juste. J’adore le fait qu’il soit de retour et qu’il essaie. J’espère juste qu’il va comprendre pourquoi. Il est toujours difficile d’arrêter. »

Des propos qui ont fichu un petit bazar dans le milieu. On vous passe les commentaires des uns et des autres, pour ajouter que Wilander n’en a pas démordu dans l’Equipe : « Mais pourquoi persiste-t-il à jouer ? On a tous connu ces deux ou trois années où on n’est pas vraiment à ce qu’on fait. Ça m’est arrivé. C’est arrivé à John McEnroe, à Björn Borg, à Boris Becker. J’ai envie de dire : " Andy, change quelque chose ! Ou alors ne change rien. Mais, dans ce cas, n’entre pas sur le court. " Il a été le meilleur joueur du monde. Je n’ai pas envie qu’il arrête. Mais il ne nous montre aucune des émotions qui l’ont traversé durant toute sa carrière. Avant-hier, j’ai vu un mur peint sans peinture, sans couleur. Et je n’aime pas ça. »

Qui imagine Nadal venir à Roland pour la forme ?

Qu’on soit d’accord avec lui ou pas, le Suédois soulève un lièvre. A un moment, il faut savoir partir. Et quand on s’appelle Andy Murray, qu’on a gagné trois Grands Chelems, et qu’on a été numéro 1 mondial, on ne sort pas par la porte de derrière. Qui imagine Nadal s’aligner Porte d’Auteuil sans avoir une chance raisonnable de gagner le tournoi ? Personne. Qui peut concevoir une Serena se pointant à bientôt 40 berges sans pouvoir mettre la main sur ce satané 24e Grand Chelem ? Itou. Au fond, Murray n’aurait-il pas dû arrêter en héros à l’Open d’Australie 2019, après une bataille homérique contre Bautista, encore lui, plutôt que de tenter l’opération de la dernière chance à la hanche et de revenir en étant la moitié du joueur qu’il était ?

On pose la question à PHM, consultant Eurosport pour la quinzaine, qui s’y connaît en come-back délicat après une blessure quasi définitive. « On a toujours une épée de Damoclès sur la tête, on a toujours peur de cette fameuse blessure qui peut arriver. Il y a beaucoup de sportifs qui ne veulent pas arrêter sur une blessure et décider eux-mêmes quand ce sera le bon moment, et ça, on ne peut pas juger. Personne ne peut décider pour Murray après ce qu’il a enduré pour revenir. »

L’envie de ne pas laisser les cicatrices du corps décider, on comprend, comme on comprend Tsonga qui veut à tout prix revenir malgré une sale blessure au bassin, dans l’Equipe. « Dans ma tête, pour l’instant, il n’est pas question d’arrêter. Encore moins question d’abandonner ! Pour moi, aujourd’hui, ça signifierait un abandon et ce n’est pas comme ça que j’ai envie d’arrêter ma carrière. Je ferai tout pour que ça ne s’arrête pas comme ça. »

Mais après, une fois qu’on est revenus et qu’on lutte comme un forcené pour passer un ou deux tours en Grand Chelem, c’est quoi le plan ? A chaud après sa défaite contre Wawrinka, Murray semblait aussi chercher la réponse.

« Je ne sais pas, je viens de sortir du court. Il faut que j’y réfléchisse. Je ne pense pas que ce soit le type de match que l’on puisse écarter sans y penser après-coup. Du point de vue du score, je peux me tromper, mais c’est probablement la pire défaite de ma carrière en Grand Chelem. Il faut donc que j’essaye de comprendre ce score. Encore une fois, sur le plan physique, je ne peux pas m’attendre à être le même qu’avant mon opération. Mais pour ce qui est de frapper la balle, pour ce qui est de mes coups, il n’y a pas de raison que je n’y arrive pas, du point de vue technique. Donc, bien sûr, vous dire que je pourrais jouer au même niveau, j’ai 33 ans, alors que j’ai été numéro 1, c’est une question difficile, mais je vais continuer, je vais me maintenir. »

Notez que les confrères britanniques ont gardé leur retenue habituelle au moment de déclencher les coups. Personne n’a prononcé le mot retraite, on a simplement tourné autour avec la distance respectueuse qui sied aux grands hommes du passé. Pour Paul-Henri Mathieu, on a toujours tendance à occulter l’amour que les types ont pour le jeu, en dehors de tout objectif de performance.

« Personne ne peut juger de la conviction profonde d’un joueur de vouloir revivre sa passion. Murray s’est donné une chance de ressentir à nouveau des sensations qu’on ne peut pas retrouver ailleurs, tout en sachant qu’il ne pourra plus jamais gagner de Grand Chelem. Si lui se sent bien et se donne cet objectif-là, on ne peut pas juger. Faire carrière dans le tennis, c'est un rêve de gosse qu'on essaie de prolonger le plus longtemps possible. Sinon à ce compte-là, on dit que ça ne servait à rien que je revienne parce que j’ai seulement fait 50e alors que j’avais été 12e mondial au pic de ma forme ? Et Robredo, qui vient disputer les qualifications à 40 ans, il n’a pas le droit non plus ? »

Avant lui, David Ferrer

On avait raté Robredo, mais on se souvient clairement d’avoir déjà éprouvé cette étrange sensation devant David Ferrer en 2017. Le pauvre n’avançait plus et on était allés le cueillir après une défaite incompréhensible contre son compatriote Feliciano Lopez, qui avait dû gagner trois matchs sur terre de toute sa vie. L’Espagnol ne voyait pas le souci : « Ça n’a pas été un mauvais match et je joue déjà un peu mieux qu’il y a quelques semaines, même si aujourd’hui j’ai fait avec les moyens du bord. Je vais continuer tant que je peux, et quand je ne pourrai plus, je passerai à autre chose. »

La vérité lui est apparue un an plus tard à Hambourg : « Je venais de perdre contre un jeune joueur et quand je suis revenu dans ma chambre d’hôtel, j’étais seul et c’était dur. Je n’étais pas au niveau que je souhaitais. C’est à ce moment-là que j’ai pris décision d’arrêter de jouer au tennis. » Le temps de se préparer un beau dîner d’adieu, chez lui, à Madrid. Parce que s’il faut avoir lucidité d’arrêter, il faut aussi se faire tout beau pour le jour du divorce. Pauline Parmentier appréhendait un peu son dernier Roland vu le contexte du moment. Elle a espéré le Central, avant de devoir se contenter du court 14.

« Il ne m’en reste plus énormément »

« Franchement, quand je suis partie là-bas, je me suis dit : "Un peu dur". Et puis j’ai vu tout le monde qui était là. Je me suis dit : "Je n’ai pas besoin de plus, j’ai les gens que j’aime, ceux qui sont là sont là pour moi et qui ont envie de partager cela avec moi". C’était très bien. » Benneteau, Mauresmo, Champion, Cherret, Dechaume, Dechy, Patience, et bien d’autres, avaient réservé leur soirée pour Pauline. Ils feront de même pour Gasquet, quand ce dernier sera prêt. Pas tout de suite : « C’est Roland-Garros, j’ai quand même envie de jouer. Je sais qu’il ne m’en reste pas non plus énormément. » Il restera toujours le tournoi des Légendes, Richard, il ne faut pas désespérer.