Boxe : Battling Siki a-t-il vraiment été déchu de ses titres pour des motifs racistes ?

FAKE OFF L’histoire du boxeur Battling Siki, tombeur de Georges Carpentier en 1922 et déchu quelques mois plus tard, est devenue virale sur les réseaux sociaux

William Pereira

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A droite, Battling Siki
A droite, Battling Siki — Facebook
  • L’histoire de Battling Siki, célèbre boxeur sacré champion du monde en 1922 aux dépens de Georges Carpentier, est devenue virale sur les réseaux sociaux.
  • Un post Facebook repris par plusieurs internautes relate notamment comment les instances de l’époque ont déchu le boxeur français né au Sénégal de ses titres par pur racisme.
  • Son succès a effectivement été très mal reçu à l’époque par une société profondément raciste, mais la réalité est un peu plus complexe.

L’histoire date un peu mais sa viralité (re) naissante sur les réseaux sociaux, dans un contexte mondial de lutte contre le racisme, mérite que l’on s’y intéresse. Il s’agit de celle du boxeur français né au Sénégal Battling Siki et de son combat victorieux contre le champion  Georges Carpentier en 1922. Une joute mémorable marquée par un contexte colonial et de racisme décomplexé, comme le relatent plusieurs publications Facebook similaires devenues virales au cours des derniers jours : « En France où il vit, certains journaux l’appellent le "championzé" par référence au chimpanzé […]. Dans la transcription de certaines interviews, on lui fait parler un français approximatif, alors qu’il parle et écrit un français parfait. »

Il cogne bien, aussi. Suffisamment, en tout cas, pour venir à bout de la légende Carpentier en six rounds. Mais celui-ci accuse Siki de lui avoir asséné un croc-en-jambe, lui valant d’être disqualifié dans un premier temps avant que le peuple, érigé en parangon de l’équité sportive, ne vole au secours du boxeur né au Sénégal.

La publication partagée par plusieurs utilisateurs et utilisatrices de Facebook au cours des derniers jours
La publication partagée par plusieurs utilisateurs et utilisatrices de Facebook au cours des derniers jours - Capture d'écran

« Les 50.000 spectateurs se mettent à scander : "Siki vainqueur ! Siki vainqueur !", poursuit la publication virale. Les juges se réunissent en conciliabule pendant une quinzaine de minutes, puis l’arbitre s’approche de Siki, l’amène au centre du ring et lui lève le bras en signe de victoire sous les acclamations du public ! Battling Siki devient champion de France, d’Europe et du monde en même temps. »

Joie de courte durée, car, apprend-on, ce dernier sera « déchu de ses titres et de tout son palmarès sous le prétexte honteux et raciste de "mauvaise conduite, croc-en-jambe, rébellion" ». Comme l’avance à l’époque Paul Vaillant-Couturier dans L’Humanité, Siki a-t-il été puni parce que « Carpentier ne pouvait pas sans danger être battu par un [noir] » ?

FAKE OFF

Tout d’abord, l’histoire narrée sur Facebook occulte un détail majeur, à savoir que le duel, tel que négocié par les managers des deux hommes, n’était en fait qu’un simulacre de combat, comme l’a rappelé le quotidien Libération et le confirme à 20 Minutes Jean-Marie Bretagne, auteur d’une biographie de Siki*. Le boxeur – Louis Mbarick Fall pour l’état civil français – devait se coucher à la quatrième reprise d’un combat à visée multiple. La plus évidente est qu’il devait servir à rétablir la réputation d’un Carpentier sur le déclin en le faisant battre un boxeur en pleine possession de ses moyens. Ensuite, le public parisien le demandait et il convenait de répondre à ses attentes, même si le champion français préfère alors les mondanités londoniennes à la vie parisienne. « Il faut savoir que Carpentier à l’époque, c’est Zidane », compare Jean-Marie Bretagne.

Pas un combat, un film

Charlie Hellers, le manager de Siki présent à ses côtés sur la photo accompagnant la publication Facebook, touche 200.000 francs pour que son poulain – à qui il rétrocède quelques billets – se couche sans mot dire. « Si on regarde les images du combat, on voit que Siki tombe sur des non-coups, poursuit le biographe Jean-Marie Bretagne. Siki était d’accord pour perdre. Si Carpentier n’en a pas fait plus au début, c’est aussi parce qu’il a été embarrassé de voir Siki tomber trop vite et facilement, et ça l’agaçait. Parce que Carpentier voulait être face à un bon comédien. » Le mot n’est pas innocent : ce combat devait aussi faire office de banque d’images pour un film à venir sur l’illustre champion et parti comme c’était, Siki n’allait lui livrer que des scènes nanaresques. Bretagne, toujours :

« L’hypothèse la plus probable était que Siki ne devait pas être frappé parce que lui-même ne pouvait pas se défendre, comme il devait perdre. Carpentier aurait trahi cet accord en se mettant à taper pour de vrai. Là, Siki lui aurait demandé d’arrêter avant de finir par répliquer. Il y a une autre scène incroyable, au 4e ou 5e round, qui fait définitivement basculer le combat. Siki met le champion KO et c’est lui-même qui relève son adversaire parce qu’il ne sait pas tout à fait comment réagir par rapport au deal. Mais Carpentier en profite pour essayer de lui mettre un coup de tête. Furieux, Siki fait finalement le choix de sacrifier le deal. Et en deux rounds, il plie le match en envoyant deux ou trois fois Carpentier au tapis. »

Le croc-en-jambe, lui, existe. Une sorte de balayette pour finir de déséquilibrer un Carpentier vacillant. Ce dernier obtient gain de cause. « C’est la fédération de boxe, alors véritable repaire de bandits et adepte de combines occultes, qui a d’abord décidé d’influer sur la décision de l’arbitre car cette décision était une catastrophe économique », raconte le biographe Jean-Marie Bretagne. La suite, vous la connaissez : le public gronde pour réclamer la victoire Siki.

Déferlante colonialiste

Si la pression populaire a fait plier l’arbitre, la pression médiatique n’épargne bientôt pas le boxeur sénégalais, dont la victoire sur la star de la boxe a fini d’ouvrir la boîte de pandore d’un paternalisme colonial raciste. « Certains journaux acceptaient le succès de Siki, explique Jean-Marie Bretagne, avec cette bienveillance condescendante où l’on disait qu’il faudra s’y faire, que si les Noirs dominent dans le sport, c’est aussi le signe d’un empire français plein de ressources. Et de l’autre côté, il y avait un discours agressif de certains journaux avec des propos abjects qui disaient, en somme Où s’arrêteront les Noirs ?" » C’est en substance ce que dit le chroniqueur du Gaulois, Pierre Veber, dont les propos ont été déterrés par Slate :

« Pensez à la répercussion de cette victoire dans notre empire colonial ! Le représentant de la race conquérante a mordu la poussière devant le Tout-Paris angoissé. Dès lors, la boxe est un sport dangereux, anticolonial. Dans une lutte à muscles égaux, le Noir triomphe du Blanc. »

Quelques semaines plus tard, la fédération s’en prend à Siki, lui reprochant explicitement une « conduite antisportive », rapporte Jean-Marie Bretagne. L’incident concerne « un combat qui n’était pas le sien », au cours duquel il serait monté sur le ring pour frapper un manager. Les propos de son manager Hellers, profondément racistes, rejoignent la version d’un incident. « Je me suis évertué à lui inculquer quelques principes de civilité puérile et honnête, à lui faire oublier son état de "primitif", mais malheureusement le naturel reprenait le dessus. Rien à faire, demandez-moi de faire de Siki un boxeur, mais non un gentleman ! »

A-t-il pour autant été privé de l’ensemble de ses titres et de son palmarès, comme l’affirme le post Facebook ? Dans cette affaire de déchéance, il convient de parler au conditionnel, faute de traces concrètes, explique Bretagne. « La fédé de boxe n’était pas d’une rigueur extrême à l’époque. Ce qui n’est pas clair, c’est qu’on ne sait pas vraiment s’il a été déchu officiellement ou de manière informelle, en établissant que personne en France ne devait s’aviser de le combattre à nouveau. »

Battling Siki et la cuisine de l’enfer

Cette hypothèse semble être confirmée par la suite de l’histoire, celle d’un combattant condamné à l’exil en Irlande pour continuer d’exercer son métier. Il s’incline de peu et à la régulière le 17 mars 1923 face au coriace Mike McTigue. Ostracisé de France, Siki part poursuivre sa carrière aux Etats-Unis et s’installe à Manhattan, dans le célèbre et ancien quartier irlandais de Hell’s Kitchen. Là-bas, il livre un combat mémorable contre Kid Norfolk, qu’il est tout près de battre, avant de glisser vers un inexorable déclin stakhanoviste (il se bat 25 fois entre novembre 1923 et novembre 1925). Hors des rings, la violence ne l’abandonnera jamais vraiment. Siki supporte mal les injonctions racistes dont il est continuellement victime et se bat régulièrement dans les boîtes mal famées de New York.

Battling Siki est retrouvé mort dans une mare de sang le 15 décembre 1925, deux coups de feu dans le dos. La piste la plus sérieuse est celle de la vengeance après une bagarre. Mais il existe une fin alternative. « Il se peut aussi que ce soit la mafia, très implantée dans la boxe à l’époque, conclut le biographe. En gros, il aurait battu quelqu’un qu’il n’aurait pas dû battre, un jeune boxeur que la mafia essayait de faire monter, et quoi de mieux pour faire monter un jeune champion que de le faire battre un nom ronronnant comme Siki. Il n’a pas gagné parce que cette fois les juges ont fait gagner le jeune champion. Mais c’était trop gros, la presse s’en est moqué et ça a ruiné la carrière du gars. C’était difficilement pardonnable. »

La salle Wagram, un lieu élégant de boxe

*Battling Siki, de Jean-Marie Bretagne, éditions Philippe Rey, février 2008, 192 pages, 25,99 euros.