Tournoi des VI Nations : Comment les Bleus sont-ils devenus les rois des entames de match ?

RUGBY Opposée à l’Ecosse dimanche à Murrayfield, l’équipe de France compte sur sa capacité éprouvée à prendre rapidement le score pour gérer sa fatigue après le repos

Julien Laloye

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Anthony Bouthier a douché les Gallois avec un essai d'entrée à Cardiff.
Anthony Bouthier a douché les Gallois avec un essai d'entrée à Cardiff. — Anne-Christine POUJOULAT / AFP
  • L'équipe de France se déplace en Ecosse pour son 4e match du tournoi des VI Nations dimanche.
  • Les Bleus compteront sur leur capacité à mener rapidement au score, eux qui marquent leur premier essai après six minutes de jeu en moyenne sous l'ère Galthié.
  • La France est rentrée à la mi-temps avant l'avantage lors de ses onze derniers matchs.

La fameuse défense à la glotte de Shaun Edwards. Le talent unique de notre charnière 100 % Ô Toulouse. Les galopades Olivier Magnesque de Charles Ollivon. Les coups de pied de mammouth bodybuildé du maçon Anthony Boutier. On a beaucoup écrit sur les raisons du redressement français à faire rougir de contentement le Maréchal Foch depuis son tombeau des Invalides. Mais a-t-on assez complimenté les entames de match Golf GTI Turbo de notre XV de France préféré ?

Quelques chiffres parlants après épluchage du dernier rapport de l’INSEE:

  • 6

Comme le nombre de minutes dont a besoin en moyenne l’équipe de France pour inscrire son premier essai depuis que Fabien Galthié a intégré le staff, soit depuis juillet dernier (merci au Rugbynistère d’avoir fait le calcul). Et encore, c’est une moyenne flinguée par le match d’ouverture du Mondial contre les Pumas.

Pays de Galles-France = Bouthier 7e
France-Italie = Thomas 7e
France-Angleterre = Rattez 6e
Pays de Galles-France = Coupdecoudeaamahina 5e
France-Tonga = Vakatawa 6e
France-USA = Huget 6e
France-Argentine = Fickou 18e
Ecosse-France = Penaud 2e
France-Ecosse = Raka 2e
France-Italie = Huget 3e

  • 11

Comme le nombre de matchs consécutifs -série en cours- où les Bleus rentrent à la mi-temps avant l’avantage au score. La dernière fois que la France a pris un mur d’entrée ? L’Irlande l’an passé à Dublin (on en reparlera un peu plus bas).

  • 3’30

Comme le nombre de minutes pendant lesquelles les Bleus ont été menés dans le Tournoi 2020, c’est-à-dire entre le moment où Biggar a passé sa pénalité à Cardiff (3-0) et celui où Bouthier a récupéré une chandelle de Ntamack cafouillée par ce même Biggar.

« Partout les premiers pendant 20 minutes »

Evidemment, on n’avait pas bossé autant notre dossier compta en débarquant à Marcoussis face à Arthur Vincent. Mais le jeune trois-quart tricolore a saisi l’essentiel : « Est-ce qu’on met l’accent dessus ? C’est sûr bien commencer nos matchs c’est important. Prendre rapidement le score, c’est toujours l’objectif. Dès le coup d’envoi, on est concentrés, on sait tous ce qu’on doit faire, et on est des morts de faim. C’est un état d’esprit, ça se passe entre nous, dans notre bulle. Comme disait Fabien avant le match contre les Anglais, " il faut qu’on soit premiers partout pendant les 20 premières minutes " ».

Le centre montpelliérain fait ici référence au discours du sélectionneur des Bleus capté par les caméras de France 2 dans les vestiaires de Saint-Denis, à quelques minutes du crunch. Le voici in extenso.

« Les 20 premières minutes, partout. Partout les premiers, ce sera jamais mal joué. Sur le coup d’envoi, lls vont sûrement taper à gauche, ça va être notre pied gauche, ça va être dans le coin, il faut sortir en deux fois maximum. Derrière, confortable. Romain si t’as un bon angle, la touche, sinon tape long et fort. Long et fort, puis on éclate. On est trois dans le couloir, on se déplace, on a travaillé. On est prêts, tout est préparé. Il y a juste maintenant, il faut qu’on switche. Il reste 10 minutes pour se transformer. Pendant 20 minutes, être partout les premiers. Après vous verrez ça roulera. Partout les premiers, partout les premiers ».

Score de France-Angleterre à la 20e minute ? Quelqu’un ? 17-0, c’est bien ça. Faire croire au hasard relèverait donc de l’escroquerie intellectuelle. Galthié et son staff ont fait de l’équipe de France la meilleure du monde sur le premier quart d’heure, en attendant mieux. On lance un autre Marie-Louise sur le thème, le 3e ligne du LOU Dylan Cretin.

Les préparateurs physiques bossent sur ça, pour qu’on soit hyper prêts sur les débuts de match. Comment ? En faisant beaucoup d’éveil musculaire avant le match, de l’éveil " neuro " aussi. Ce sont des petits trucs tout bêtes, comme effectuer certains jongles, rattraper des ballons au vol, des petits ateliers qui permettent toute la journée d’être éveillés et d’arriver prêts. C’est aussi sortir plus tôt des vestiaires, toucher le ballon, rentrer pour l’échauffement en étant déjà à 100 %. En fait, l’objectif, c’est d’être prêt avant l’échauffement, pas de profiter de cette période pour s’échauffer. Le staff fait aussi en sorte qu’on n’ait pas de coupure trop longue malgré le protocole assez long entre la rentrée dans le vestiaire et le coup d’envoi »

A propos d’échauffement et de protocole, deux images qui nous reviennent en tête, justement. Les Irlandais se remettant à utiliser des boucliers d’opposition après les hymnes à l’Aviva Stadium, l’an passé, pendant que les Français se refroidissaient en regardant l’horloge, avec une sanction immédiate puis que l’Irlande plantera son premier essai sur le coup d’envoi. L’inverse à Nice au mois d’août, avec cet échauffement mené tambour battant et conclu par une opposition intense à onze contre douze animée par Galthié himself. « C’est nouveau, racontait à l’époque François Cros. On ne l’a pas encore automatisé mais ça nous a permis de bien démarrer le match ».

Compenser le manque d’endurance physique

Une qualité qui n’est pas passée aperçue chez nos amis écossais. Commentaire d’un certain Magnus Bradbury, international du Chardon : « Les Français démarrent bien mais ce n’est pas quelque chose à laquelle nous ne sommes pas habitués. On en a parlé aussi avant le match contre l’Angleterre. C’est aussi comme ça qu’on veut commencer le match, prendre l’adversaire à la gorge et marquer tôt dans le match. Aujourd’hui, on sait que c’est compliqué de mettre la pression à une équipe qui a réussi à prendre de l’avance ».

Sauf quand les Bleus étaient encore champions du monde des matchs imperdables à la mi-temps, il y guère plus de trois mois. Y voir d’ailleurs un lien avec l’obsession de Galthié pour les entames de feu. Observateur privilégié du délitement tricolore depuis sa cabine de commentateur, l’ancien consultant de France TV et de L'Equipe avait ciblé depuis longtemps les limites physiques des joueurs français rincés par l’accumulation des rencontres, saison après saison. Pas pour rien qu’il est allé chercher Thibaut Giroud chez les Marines avec la consigne d’en faire baver un maximum au régiment retenu pour aller au casse-pipe en septembre dernier.

Quand on est arrivés au mois de mai, le plus important pour nous c’était de pouvoir comparer le XV de France avec ce qui se faisait sur la scène mondiale, sur l’aspect athlétique, expliquait récemment ce dernier à nos confrères de Canal +. Ce qui m’a le plus choqué, c’est que nous étions en retard sur la vitesse, l’accélération, l’énergétique et surtout sur des séquences courtes, alors que c’était pourtant le fonds de commerce du XV de France, qui a la culture de marquer sur deux ou trois temps de jeu. Surtout sur les positions du 1 au 5 ».

« On a des réponses si on ne mène pas au score »

Un retard impossible à combler en six mois, ou même en un an, malgré l’enchaînement des séances à haute intensité. Deux heures de jeu sur le principe du « ball (always) in play », sans touches, sans mêlées, et sans aucune interruption pour se refaire la cerise, afin de taper le plus loin possible dans la réserve sans perdre de la lucidité en match. En bref, faire en sorte que les Bleus arrêtent de voir trouble à partir de la 50e minute.

Un projet en cours de réalisation, comme on dit, même s’il y a eu du mieux contre les Gallois sur cet aspect. Galthié a beau caresser sur la joue ses remplaçants en les baptisant « finisseurs », il doit se demander comme nous si l’équipe de France, dans sa quête de Grand Chelem, serait capable de surmonter un scénario défavorable à Murrayfield, mettons un essai de retard à l’heure de jeu.

« Je ne crois pas qu’il y ait de revers de la médaille à nos entames réussies, juge Arthur Vincent. L’énergie qu’on met dès le début, il faut savoir la maintenir jusqu’à la fin ». « Dans nos têtes, on se prépare à prendre le score d’entrée, surtout à l’extérieur, reconnaît Dylan Cretin. On sait que c’est toujours compliqué de courir après un score quand on n’est pas à la maison. Mais ça va sûrement arriver dans le futur. On se tient prêts à ça, et on se tient prêts à ne pas paniquer si dimanche on n’a pas pris le score en première mi-temps. On a des réponses à fournir ». Vu d’ici, on est moyennement impatients de les connaître.