XV de France : Gueulard assoiffé de victoire… On vous présente Shaun Edwards, l’homme fort de la défense des Bleus

RUGBY L'artisan de la victoire du XV de France contre l'Angleterre est un personnage qui mérite toute l'attention du monde

William Pereira

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Shaun Edwards, l'homme de l'ombre
Shaun Edwards, l'homme de l'ombre — Matthew Impey/REX/SIPA

Vous avez sans doute entendu son nom après la victoire du XV de France contre l’Angleterre dimanche dernier. Shaun Edwards, nouvel entraîneur de la défense française, est présenté comme le principal artisan de l’exploit dominical. Sa « rush défense » a dégoûté l’ennemi et permis à ses joueurs de tenir leur ligne, parfois miraculeusement, jusqu’à la 80e. Faut-il voir dans cet art du retranchement le reflet des lectures passionnées d’Edwards sur la Première Guerre mondiale et la vie des poilus dans les tranchées ? Ou plutôt celui de son vécu d’ancienne légende « treiziste » ?

Gaël Tallec, ancien coéquipier de l’Anglais à l’époque où ce dernier était ouvreur à Wigan, donne un indice. « Il connaissait les techniques de défense de XIII avant d’entraîner parce que la rush défense c’est quelque chose qui existe depuis un moment. Je pense qu’il a dû s’inspirer de choses qu’il a connues dans le rugby à XIII, les appliquer et les modifier à sa sauce. »

Cool sa vie, mais c’est quoi la « rush defense » ?

Aussi appelée blitz defense, elle consiste en une montée défensive rapide et agressive. Pour faire simple, c’est l’équivalent rugbystique du pressing haut des footeux et une révolution théorique proposée par Edwards, début 2000. Ses équipes, les Wasps et le Pays de Galles, en ont tiré d’immenses bénéfices et une flopée de titres.

Gueulantes et entrée par effraction chez un joueur

Modeste, la recrue du staff tricolore n’a pas attendu longtemps avant de relativiser les effets immédiats de son travail. Dans le Times, il salue les bases posées par son prédécesseur au poste, Fabien Galthié. « J’ai été aidé parce que, à la Coupe du monde, la France utilisait un système avec Fabien comme entraîneur de la défense qui était similaire à ce que nous utilisions avec le Pays de Galles. Je suis arrivé et j’ai ajouté quelques détails en plus. » Comme sa singulière manière de communiquer avec les joueurs. Edwards est un homme de peu de mots, les longs discours larmoyants, très peu pour lui. « Il préfère les messages courts mais marquants », note Romain Ntamack.

Autrement dit, l’homme fonctionne par phrases clés, pour la plupart distillées en français. Des mois qu’il prend des cours de français à raison d’une heure quotidienne, le résultat est probant : « Plaquage à deux, attaque les jambes, aucun ballon facile ! » « Shaun, il nous dit toujours ‘aucun ruck facile’, se marre Grégory Alldritt. C’est sa devise, il nous le répète une centaine de fois par jour (rire) ».

Taciturne – mais un brin blagueur quand on creuse bien, nous dit-on – l’Anglais traîne derrière lui une réputation de bourreau de travail, craint car perfectionniste. On peut citer Shane Williams décrivant Edwards comme un personnage capable de pourrir un mec auteur d’un triplé si celui-ci avait eu le malheur de rater un plaquage. Ou Tallec, époque Wigan. « Moi je l’ai côtoyé, j’étais tout jeune, je peux vous dire que quand il vous rappelait à l’ordre, vous en meniez pas large. » Mais au jeu du meilleur souvenir d’Edwards en père fouettard, c’est son ancien joueur chez les Wasps, Laurence Dallaglio, qui décroche la palme. « C’est le seul coach à être entré par effraction chez moi et s’être assis en attendant mon retour pour parler de mon match du samedi précédent. On a parlé dix minutes, puis il s’est levé et est parti. »

On a vu des gens filer à Sainte-Anne pour moins que ça mais le nouvel entraîneur de la défense du XV de France est tout sauf fou. Cité par L’Equipe, Serge Betsen, a joué sous ses ordres chez les Wasps et décrit au contraire un mec brillant dans l’approche humaine : « Il a ce côté mentaliste. Il cartographie ses joueurs et il va donner à chacun deux trois choses sur lesquelles il doit se concentrer pour être le plus performant possible. » Des exemples de ses singulières méthodes de management, il en existe mille autres. De finalité, il n’y en a qu’une : la victoire. « Ce qui le caractérise, complète le bras droit de Galthié, Raphaël Ibañez, c’est son esprit de compétition. Il est fabriqué pour le match du week-end. Ça l’obsède. »

Homme en acier et rouge à Wembley

Une obsession qui date de sa carrière de treiziste à Wigan, ancienne ville de mineurs où le seul combat qu’il a jamais perdu est celui contre Margaret Thatcher (à même pas 18 ans, il manifestait en soutien aux travailleurs). Son palmarès en rugby à XIII est sans équivoque : il a remporté huit fois de suite (1988-85) le plus prestigieux des trophées, la Challenge Cup ce qui lui vaudra d’être en couverture du livre de Franck Malley « Simply the best » retraçant l’épopée de Wigan.

Car Edwards n’était pas qu’un joueur de l’équipe, c’était LE joueur. Arrivé au club au beau milieu de l’âge d’or, en 1994, Tallec raconte. « C’était une légende à Wigan d’ailleurs il fait partie du hall of fame. C’est quelqu’un qui avait une telle image, une telle aura… Quand je repense à lui en tant que joueur il y a un truc qui me vient, c’est sa détermination. Je me souviens des séances de physique qu’on faisait avec le préparateur physique et après quoi, lui, il en faisait encore de son côté. »

Dire d’un type nommé « man of steel » d’une finale pour l’avoir jouée avec une fracture de la pommette et l’orbite cassé qu’il est dur au mal serait un doux euphémisme. Dans cette quête de victoire tous les coups sont bons à prendre, ou à donner, comme cette cravate bien moche sur un joueur australien un soir de match à Wembley avec la Grande-Bretagne qui lui coûtera un rouge devenu culte outre-Manche.

Théoricien de la défense, stakhanoviste, un peu trop combatif… La France aurait-elle engagé un spécialiste de la destruction et bourrin notoire ? Négatif, nous dit Gaël Tallec.

« C’était quelqu’un qui dirigeait le jeu quand il était joueur. Il jouait demi de mêlée et demi d’ouverture. Mais la défense, même s’il défendait, c’était pas le plus gros des gabarits et c’était pas celui qui défendait le plus, c’était pas son rôle, même s’il plaquait. Ça peut surprendre pour ceux qui l’ont connu joueur de voir sa trajectoire comme entraîneur. Je l’aurais plus vu head coach, quoi. »

Il a failli le devenir, précisément à Wigan. C’était son premier plan pour l’après-Pays de Galles. Malgré un accord oral avec les dirigeants du club, Shaun Edwards a finalement tourné le dos à sa ville. L’intéressé pointe du doigt l’absence de proposition écrite, l’équipe anglaise l’a mauvaise, mais « les gens ont gardé de bons souvenirs de lui à Wigan malgré ça », se persuade son ancien coéquipier. C’est donc en France, là où la carrière prometteuse de son père a pris fin à 24 ans sur une grave blessure, que le creuseur de tranchées a posé ses affaires.