VIDEO. Coupe du monde de rugby : Jaco Peyper doit-il être traité comme un criminel de guerre pour sa photo avec les fans gallois ?

RUGBY L’arbitre sud-africain est dans la tourmente depuis la publication d’un cliché où il se moque du geste de Sébastien Vahaamahina lors du quart de finale perdu par les Bleus

Julien Laloye avec N.C

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Jaco Peyper lors de France-Pays de Galles, le 20 octobre 2019.
Jaco Peyper lors de France-Pays de Galles, le 20 octobre 2019. — CHARLY TRIBALLEAU / AFP
  • Jaco Peyper a posé sur une photo où il imite le coup de coude de Sébastien Vahaamahina avec des supporters gallois.
  • L'arbitre sud-africain fait l'objet d'une enquête de la fédération internationale.
  • Ce moment d'échange avec les supporters est une habitude culturelle dans le rugby, mais une habitude qui risque de souffrir d'un cliché malvenu.

La France a parlé. Ce sera la mort par ébouillantage pour Jaco Peyper, puis son corps supplicié traîné comme un trophée par Bernard Laporte de Marcoussis à la Bastille. Le président de la Fédération française de rugby s’est fait le relais d’un pays outragé, d’un pays brisé, d’un pays martyrisé par la photo compromettante de l’arbitre de France-Pays de Galles dans un bar d’Oita dimanche, à une heure de la nuit où l’intelligence humaine connaît souvent quelques faiblesses. « C’est inadmissible, un arbitre n’a pas à se comporter comme ça. Je crois que ça mérite une lourde sanction, a tonné le patron du rugby tricolore sur BFMTV. On se moque et de Sébastien Vahaamahina et de la France ». Bien dit Bernard. On a déclenché des guerres pour moins que ça.

« Un cliché maladroit »

Rappel de l’adultère rugbystique : ce pauvre Peyper s’est fait choper par la patrouille des internets en train d’imiter le coup de coude déjà célèbre de Sébastien Vahaamahina avec une palanquée de supporters gallois. Le coupable a un nom. Fabien Heuzé, expatrié français au Japon depuis une petite dizaine d’années et grand amateur de rugby, qui noyait son chagrin dans l’alcool au même endroit. C’est lui qui, discretos, demandera aux fans des Dragons de lui transmettre le cliché de la discorde. Il rembobine la scène pour nous :

Peyper et ses deux assistants sont passés devant le bar et ils ont rejoint les Gallois qui étaient dedans. Ils ont tout de suite sympathisé. Je dirais qu’ils sont restés une bonne heure ou deux. Peyper est le seul à être présent sur la photo, mais il n’était pas rond, ou alors il tient bien l’alcool. J’avoue qu’en voyant, je me suis dit que ça manquait un peu d’impartialité. Il y avait un côté mission accomplie dans son attitude qui m’a un peu dérangé ».

Pas le couteau le plus affûté du tiroir sur ce coup, l’arbitre sud-africain. Soit. Lequel a eu la malchance aussi, de se faire scanner d’emblée par l’assemblée. En rugby, les arbitres, qui font partie intégrante du show, parfois un peu trop à l’image du fantasque Nigel Owens, sont souvent montrés en très gros plan à l’écran, ce qui facilite une identification rapide même hors du terrain pour les cinq ou six stars du jeu. Mais ce serait mal connaître le rugby que vendre l’histoire de la raclure finie qui nous a volé une place dans le dernier carré. Défense assurée par Christophe Berdos, ancien arbitre international. « C’est un cliché maladroit, on est d’accord. Mais il est humain, Jaco Peyper. Il vient d’arbitrer un gros match et il besoin d’un moment de décompression, où il peut se relâcher. Il a oublié certains garde-fous au moment d’accepter cette photo, mais c’est une des forces du rugby d’avoir ces moments un peu conviviaux ».

Il faut rappeler quelques éléments de contexte en effet. Peyper venait d’arbitrer, et plutôt bien, le 50e match international d’une belle carrière, un chiffre qui méritait bien une petite bière. Ajoutons qu’à moins d’être particulièrement chauvin, il est difficile de le blâmer pour le carton rouge du deuxième ligne tricolore ou pour l’élimination des Bleus, sauf à ergoter des heures sur un en-avant possible (et encore) lors de la dernière mêlée victorieuse des Gallois.

En bref, Peyper avait le droit d’être content de lui dimanche soir. Et de partager ce moment d’intimité avec des supporters rencontrés par hasard, une habitude culturelle chaudement revendiquée par tous les clubs de supporters que nous avons pu contacter. « Là, Peyper, il est allé boire un coup, fêter sa 50e, il en avait le droit. Ce genre de scène avant le match ça aurait été déplacé, mais là… Il était joué le match, on ne pouvait plus rien changer, peste Nathalie Lemann, vice-présidente du Virage des Dieux, un club de supporters du Stade Français. Une fois à Bayonne, la veille du match on était 75 à manger à la brasserie de l’Aviron, on a commencé à chanter, le patron est venu nous dire de nous taire parce qu’il y avait les arbitres du match à côté et qu’il ne voulait pas de risque de favoritisme. On s’est arrêté, mais on a quand même discuté et blagué un peu avec eux, tout ça. Eh bien le lendemain on a perdu le match. Dans le rugby, on est assez intelligent pour savoir jusqu’où on peut aller ».

Serge Oddo, président de l’association de supporters des Bulls de Toulon, ne dit pas autre chose. Il a même un exemple tout cuit à nous donner :

Un jour en déplacement pour suivre le RCT à Bath, on s’est retrouvés dans le même hôtel que Nigel Owens. Bon on a discuté un peu, et on a pris une photo de lui en train de rigoler. Et la même après le match. J’aurais pu la publier sur les réseaux et dire ''Regardez comme Nigel était content d’avoir fait perdre Bath", mais franchement… Ces moments d’échange existent, et c’est très bien comme ça. On en fait un peu trop sur Peyper, on veut laver plus blanc que blanc, alors que le premier responsable pour le coup de coude, c’est Vahaamahina ».

Détail intéressant ajouté par Berdos, retenu pour arbitrer l’édition 2007 en France. Le contact avec les supporters anglo-saxons se fait en général très naturellement, plus qu’avec les grappes de suiveurs des Bleus qui peuvent être plus envahissants : « Déjà, ils tutoient d’emblée et sont moins vindicatifs que les supporters français. Ils sont moins dans cette suspicion ». Pas étonnant dans ces conditions que l’auteur de la photo de la honte n’ait pas tremblé du menton au moment de l’envoyer à un supporter tricolore​. Il ne pensait sans doute pas causer un tort irréversible à l’arbitre sud-africain, où alors il était beurré comme un petit Lu, ce qui se défend aussi.

Vers un simple rappel des règles éthiques à adopter ?

Le résultat est le même. Jaco Peyper sera la seule victime de son manque de discernement, lui qui assurait pourtant dans un entretien en 2015 que « la pression, celle du public, des médias, et des réseaux sociaux, poussait à être meilleur ». World Rugby, qui n’a pas toujours brillé par sa réactivité durant cette Coupe du monde, a annoncé qu’elle se chargeait « d’établir les faits » avant de prendre une éventuelle sanction.

A priori hors course pour arbitrer les demi-finales, puisque l’Afrique du Sud est encore dans le tableau, Jaco Peyper pourrait voir sa carrière internationale freinée brutalement. « Peut-être que la fédération internationale va en profiter pour rappeler quelques principes de déontologie lors des après-matchs, estime Berdos. Il m’est arrivé dans des circonstances similaires de refuser des selfies. On fait dire ce qu’on veut à une image. Tous les arbitres vont faire beaucoup plus attention à leur comportement ». Quitte à courir se cacher à l’hôtel si des fans tentent un rapprochement trop osé ? Pour Jaco Peyper, c’est réglé. Pour les autres, on imagine qu’ils sont vaccinés.