Mondiaux de Doha : « On doit apprendre à vivre sans lui », l’athlétisme est-il encore attractif sans Usain Bolt ?

ATHLETISME Dix ans après le record du monde du Jamaïcain aux Mondiaux de Berlin, l’athlétisme doit apprendre à vivre sans sa star ultime

Julien Laloye

— 

Des Mondiaux d'athlétisme sans Bolt, quelle tristesse.
Des Mondiaux d'athlétisme sans Bolt, quelle tristesse. — Cris BOURONCLE / AFP
  • Déosrmais retraité, Usain Bolt ne participera pas aux Mondiaux d'athlétisme pour la première fois depuis son éclosion en 2005.
  • En son absence, les sprint n'a pas réussi à faire émerger des athlètes dominants.
  • Sans Bolt, l'athlétisme n'a pas perdu pied financièrement mais doit se réinventer pour continuer à intéresser le public.

Pour une fois qu’on ne raconte pas que des inepties, autant se faire mousser un peu. Il y a trois ans, on faisait chauffer les turbinettes depuis Rio pour imaginer le visage du sprint après la retraite de la statue du commandeur Usain Bolt. Il se trouve qu’on ne s’est pas trompés de beaucoup, ni sur les athlètes (en dehors de l’explosion en vol de la comète Brommel), ni sur l’idée générale : l’épreuve phare de l’athlétisme, celle qui lance les Mondiaux le premier week-end ( finale samedi soir à Doha), entame une traversée du désert encore plus violente que les héritiers de la chiraquie.

Et si c'était le 100 mètres de Tokyo?
Et si c'était le 100 mètres de Tokyo? - Montage 20minutes

Jugement sévère de Stéphane Diagana, le consultant de France Télévisions pour ces championnats : « Les épreuves du sprint ne sont pas celles que j’attends avec le plus d’impatience. Gatlin est vieillissant, De Grasse n’a pas confirmé, Lyles ne fera que le 200m… Au niveau international, il n’y a pas d’Usain Bolt à l’horizon, mais ça ne sert à rien de l’attendre car on risque de l’attendre longtemps. Alors, il faut apprendre à vivre sans ». D’accord sur le principe, sauf que personne n’est prêt, encore moins les journalistes. Lisez Noah Lyles dans le Daily Mail. 22 ans et déjà deuxième meilleure perf de l’histoire sur 200m, pour situer un peu.

« Ce n’est pas bon d’être dépendant à un seul athlète »

« C’est toujours la même chose, c’est ça ? Pourquoi je devrais être le prochain "lui" ? Les gens doivent faire mieux que de me comparer à lui à chaque fois. Moi, je suis Noah Lyles ». Ce même Lyles qui se fendait d’un post Instagram vengeur quand il battait le vieux record parisien de Bolt au meeting de Charléty fin août. « Bolt, c’est qui déjà ? ». « Ce n’était pas un manque de respect, je n’ai pas de colère à son égard. C’est juste qu’à chaque fois qu’on parle de moi, son nom entre en scène. Battre ce record, c’était une manière de dire, "vous voyez ce n’est pas Usain, c’est moi" ».

Tout à fait le genre de carafon qui fait dire à Sébastian Coe, tout juste réélu à la tête de la fédération internationale, qu’il « n’a jamais été aussi excité pour son sport » en voyant les promesses de la nouvelle génération. « Ce n’est pas bon d’être dépendant à une seule personne. De jeunes athlètes émergent de manière fantastique. On doit les aider à rappeler au monde que l’on possède certains des plus grands talents tous sports confondus ».

En vrai, si l’ancien champion du demi-fond est tenu de faire de la réclame pour son fonds de commerce, il n’a pas tout à fait tort. Le rendez-vous de Doha, en dépit de tous les défauts qu’on lui connaît (une compétition par 40 degrés, quelle idée de génie) et des conditions douteuses qui entourent son attribution, promet quelques belles empoignades. Stéphane Diagana partage sa liste de courses.

  • Le 400m haies (petit tropisme personnel) : « Des talents hors-norme avec un niveau de performance jamais atteint entre le Suédois Warholm (qui a battu le record d’Europe de Diagana), l’Américain Benjamin et le Qatarien Samba ».
  • Le saut en longueur : « Le Cubain Echevarria, à qui l’on promet le record de Mike Powell un jour à 8m95. Pourquoi pas à Doha ? ».
  • Le concours de saut à la perche : « On a trois sauteurs à plus de six mètres en plus de Renaud Lavillenie, ce qui n’est jamais arrivé depuis le début des années 2000 ».

Un record significatif chez la délégation tricolore

    Parlant de Lavillenie, figurez-vous que l’équipe de France se pointe au Qatar avec la délégation comptant le plus de recordmen du monde dans ses rangs (Lavillennie, Diniz, Mayer), signe quand même que la discipline est dans le dur… Et que les Bleus vieillissent, en dehors de la jeunesse insolente de notre décathlonien préféré. Pour autant, la France aussi essaie de prendre le train en marche : « Il y a un changement de génération au niveau international, et de notre côté, on doit à la fois préparer Tokyo et les JO de 2024 à la maison, explique le DTN Patrice Gergès. On estime qu’il faut six ans pour amener un athlète de 19 ans à un potentiel de médaillable olympique, c’est ce qui s’est passé à Rio pour la génération Lemaitre. Je ne pense pas qu’on doive craindre un creux générationnel ».

    Encore faut-il se réapprendre à vendre l’athlé après le tourbillon jamaïcain. Laurent Boquillet, directeur du meeting de Paris ne regrette pas spécialement le temps où il alignait 300 000 euros pour offrir la foudre un peu moins de dix secondes au stade de France : « Bolt avait une attractivité qui nous permettait d’avoir le 20 Heures de TF1, mais je pense qu'il a apporté plus d’argent sur son compte en banque qu’il en a généré autour de lui. Son magnétisme nous a fait oublier qu’il fallait promouvoir plusieurs stars en même temps pour faire vivre l’athlétisme ».

    Je ne suis pas plus inquiet que ça, abonde Diagana. Quel sport peut se targuer d’avoir un vivier aussi universel que l’athlé, avec des Ethiopiens sur le demi-fond, une Vénézuélienne au triple saut, un Cubain à la longueur… Les gens apprécient cette diversité des corps et des performances. Le problème c’est la lisibilité de la discipline. L’athlétisme n’est pas capable d’offrir une vitrine en dehors des JO ou des Mondiaux. Il faut créer un feuilleton et des athlètes auxquels les gens peuvent s’identifier ».

    On y arrive. La retraite du plus grand sprinteur de tous les temps n’a pas provoqué de jeudi noir à la bourse de l’athlé. La Fédération française vient par exemple de conclure un partenariat inédit avec le Crédit Mutuel, tandis que la Diamond League a enfin trouvé un sponsor d’envergure avec la marque Wanda. A Doha, le trou de la billetterie passera inaperçu (50.000 billets vendus seulement à l’heure H), puisque le Qatar avait emporté le morceau en promettant entre autres une enveloppe de 32 millions en sponsoring et droits télévisuels si le pays du Golfe obtenait les Mondiaux.

    C’est l’essoufflement du format qui est en cause, reconnaît Laurent Boquillet, qui est aussi vice-président de la Fédération française.

    L’athlétisme reste le sport n°1 des Jeux, mais il manque parfois de visibilité. C’est compliqué pour un athlète d’être compétitif toute une saison, parce que les saisons sont trop longues, encore plus si le Mondial est décalé à fin septembre. La création d’un classement comme en tennis qui obligerait les athlètes à honorer tous les meetings de la Diamond League est un signal qui va dans le bon sens ».

    Les épreuves mixtes pour redonner de l’intérêt ?

    L’ancien agent fait référence à la dernière réforme de ladite Diamond League, sorte de championnat de l’athlé à l’année, en rendez-vous plus bankable. Moins de meetings mieux étalés dans le temps (un pas semaine), moins d’épreuves (exit le demi-fond), une durée ramassée pour contenter les diffuseurs (90 minutes maxi). Jonathan Coe : « Nous volons que les athlètes ne luttent pas seulement entre eux, mais luttent pour se faire un espace [médiatique, sportif]. Pour ça, on a besoin d’être un produit attractif, d’innover, et de créer des nouveaux formats ».

    Les Mondiaux de Doha inaugureront à ce titre l’épreuve du relais 400m mixte dés samedi. Sans représentation tricolore, malheureusement. Raquil-Diagana-Gueï-Pérec, l’équipe all time des Bleus aurait pourtant eu de la gueule.

    Combien de médailles pour les Bleus?

    «On est Doha pour qu'un certain nombre d'athlètes découvrent le niveau Mondial, clarfiie le DTN Patrice Gergès. Ils vont plus vite dans l'apprentissage du haut niveau grâce à la présence d'athlètes qui sont des références mondiales. Il y a Pascal Martinot-Lagarde qui est en pleine bourre sur le 110m haies, Mélina Robert-Michon évidemment (au disque), Kevin Mayer, Yohann Diniz et même Renaud Lavillenie qui est capable d'aller très haut même sans une grande préparation. On a décalé les pics de forme pour s'adapter au calendrier, Il faudra être efficaces». Egaler la performance de Londres en 2017 (cinq médialles) semble cependant représenter la fourchette haute de ce que les Bleus peuvent espérer au Qatar.