Dans le sport de haut niveau en France, «la loi du silence» est-elle différente entre lesbiennes et gays?

CHAMPIONNES TOUS TERRAINS (2/5) A l’occasion du Mondial de foot en France à partir de vendredi, « 20 Minutes » a enquêté sur des problématiques liées au sport féminin de haut niveau. Ce mardi, on se demande pourquoi il y a plus de lesbiennes que de gays « out » chez les sportifs pros en France

Rachel Garrat-Valcarcel (avec A.I., L.Gam., J.Lau et N.C.)

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La joueuse de tennis belge Alison van Uytvanck (à droite) célèbre une victoire lors des qualifications à Wimbledon en 2018 avec sa petite amie Greet Minnen.
La joueuse de tennis belge Alison van Uytvanck (à droite) célèbre une victoire lors des qualifications à Wimbledon en 2018 avec sa petite amie Greet Minnen. — Létitia Jeusette/Isopix//ISOPIX/SIPA
  • Jusqu’à l’ouverture de la Coupe du monde de football vendredi, 20 Minutes aborde dans une série des questions sur le sport féminin de haut niveau. Ces problématiques parfois méconnues jalonnent la vie de nombreuses femmes ET sportives professionnelles.
  • Contrairement aux hommes, les femmes sont plus enclines à révéler leur homosexualité, dans un milieu ou la proportion de lesbiennes et bisexuelles paraît bien supérieure à la population générale.
  • Si de prime abord, cela paraît plus facile pour les lesbiennes que pour les gays, à y regarder de plus près, c’est surtout qu’un traitement différent est réservé par la société à ces deux types de couples.

L’équipe de France de football est championne du monde. Les hommes, hein ! Au tour des joueuses de Corinne Diacre, qui sont au centre des attentions cette année, de tenter de remporter leur premier titre majeur à la maison. L’occasion de se pencher sur des problématiques parfois méconnues, propres à ces femmes ET sportives de haut niveau. 20 Minutes lance jusqu’à vendredi une série de sujets sur des thématiques sociétales, à mi-chemin entre carrière sportive et vie de femme. Et comme cette vie de femme ne s’arrête pas à la porte des vestiaires, un état des lieux du sport féminin nous a semblé essentiel. Avant le début du Mondial de foot en France, on se penche sur le cas des lesbiennes dans le sport de haut niveau. Est-ce plus facile pour les filles que pour les garçons de révéler son homosexualité ? Peut-être bien, mais en fait c’est plus compliqué que ça.

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Un coming-out d’un ou d’une athlète, haut et fort, en France, à la une d’un grand magazine ? C’était en 1999, c’était Amélie Mauresmo. A même pas 20 ans, la tenniswoman posait enlacée avec sa compagne d’alors en première page de Paris Match. En 2019, on n’a toujours pas vu un de ses homologues masculins faire de même.

Chez les femmes, Mauresmo a eu quelques successeures, de manière plus discrète, mais tout de même : Marinette Pichon, meilleure marqueuse de l’histoire de l’équipe de France de football, Alexandra Lacrabère et Amandine Leynaud, championnes d’Europe et du monde de handball, ou encore Elodie Godin, vice-championne olympique de basket… Mais chez les hommes : rien, nada, nothing.

« On ose plus que les garçons »

Être lesbienne et sportive de haut niveau serait-il donc plus facile à vivre qu’être gay et sportif de haut niveau ? La plupart des personnes interrogées s’entendent là-dessus. « Je pense qu’on ose plus que les garçons », indique Mélissa Plaza, ancienne footballeuse internationale, titulaire d’un doctorat en psychologie sociale et auteure de Pas pour les filles ? (éd. Robert Laffont), dans lequel elle évoque ses relations avec des hommes et des femmes. Comprendre : on ose plus sortir avec une fille, voire en parler. « On sait qui est homo, ça se dit. Il n’y a pas de mensonge », explique aussi Sandrine Ringler, actuelle entraîneure adjointe des Bleuettes et cadre technique régionale à la ligue de football Grand Est.

« On parle de nos vies privées, que ce soit en club ou en équipe de France, et il n’y a pas de tabou là-dessus », assure Solène Durand, la troisième gardienne des Bleues. « Oui, je pense que c’est plus simple que pour les garçons d’être homosexuel, confie l’ancienne internationale de handball Wendy Lawson. Mais comme dans la vie de tous les jours en fait, car l’image qu’en a la société est différente. » « De fait, la loi, comme la religion, se sont toujours montrées beaucoup plus virulentes à l’égard de l’homosexualité masculine que féminine », écrit la journaliste Stéphanie Arc dans Identités lesbiennes, en finir avec les idées reçues.

Pas dangereuses pour la société ?

En parlant d’idées reçues, en voilà une : les équipes de sports collectifs seraient composées en majorité de lesbiennes. « Les trois quarts le sont », assène, un brin provocateur, un entraîneur ayant encadré des équipes féminines et préférant rester anonyme. « Une fois, j’ai compté dans notre vestiaire, se rappelle une ex-sportive pro, là aussi sous couvert d’anonymat. En fait, il y avait un peu plus d’hétéros. »

Quoi qu’il en soit, ça reste davantage que dans la population générale : un sondage Ifop de 2018 donnait 8 % de lesbiennes, gays et bisexuels dans la population française. Plus précisément, un récent article de Tania Lejbowicz et Mathieu Trachman, de l’Ined, faisait état d’au moins 2 % des femmes ayant des pratiques sexuelles avec d’autres femmes. Qu’elles soient plus nombreuses n’est a priori pas un hasard. « Je pense que les lesbiennes osent un peu plus s’aventurer dans des domaines qui sont traditionnellement réservés aux hommes », estime Cécile Chartrain, fondatrice et coprésidente des  Dégommeuses, l’une des rares associations sportives politisées œuvrant pour une meilleure intégration de toutes les femmes qui veulent jouer au foot.

Les lesbiennes ont généralement un rapport plus transgressif que les autres aux normes de genre qui va de la sexualité à d’autres domaines de la vie sociale. Bien sûr, il y a des filles hétéros qui vont avoir envie de jouer au foot, et inversement des lesbiennes qui n’aiment pas ça. Mais les lesbiennes ont peut-être moins peur d’y aller, car elles doivent s’affranchir quotidiennement des diktats sur ce qui est féminin et ce qui ne l’est pas. Pratiquer un sport dit masculin ne leur fait pas peur. Au contraire, cela peut même représenter un défi et une libération. »

Vu le nombre, il y a peu de Mauresmo, de Lacrabère… Alors est-ce vraiment si simple ? « On pense souvent que c’est plus facile pour les femmes que pour les hommes. Mais enfin, le fait qu’aucune footballeuse française en activité ne soit out, c’est-à-dire ouvertement lesbienne, prouve que c’est loin d’être aisé. Les pressions que subissent les joueuses et les craintes qu’elles ressentent sont très fortes », estime Cécile Chartrain. Pour écrire cet article, nous avons essuyé de nombreux refus ou demandes d’anonymisation.

« On impose le silence aux joueuses »

La coprésidente des Dégommeuses poursuit : « Certaines joueuses vont jusqu’à parler d’omerta, de loi du silence. Les manifestations d’homophobie du côté des filles sont plutôt le déni et l’invisibilisation. On impose le silence aux joueuses. La violence est peut-être moins souvent physique que chez les sportifs mais elle n’en est pas moins réelle. » Et puis il y a sans doute une question de pudeur, comme l’évoque Sandrine Ringler, en replongeant dans son expérience de footballeuse.

« Dans le haut niveau, les femmes sont discrètes pour être tranquilles. Ce n’est pas masqué. Si on leur demande, elles le diront, elles l’assument. Mais à l’époque, en sortant d’un match, les joueuses n’allaient pas embrasser leur conjointe devant tout le monde. »

L’ancienne attaquante des Bleues Elodie Thomis tient cette même explication. « Des filles ne s’affichent pas car elles sont avant tout pudiques. C’est une manière pour elles de se protéger ». Se protéger d’éventuelles agressions lesbophobes : se tenir ou pas la main ? S’embrasser ou pas ? Avoir n’importe quelle marque d’affection ou pas ? Ce sont des questions souvent quotidiennes pour les couples de femmes dans la rue.

« Pendant quelque temps, certaines joueuses disaient même "il, il, il" en parlant pourtant de leur copine », se rappelle Elodie Thomis. Une attitude rapportée régulièrement hors sport professionnel par des lesbiennes angoissées à l’idée que la révélation de leur homosexualité puisse leur causer du tort au travail ou vis-à-vis de leur entourage.

La France est-elle en retard de visibilité dans le sport de haut niveau ?

Comme Dana Fairbanks. Dana, pour les intimes, est l’un des personnages principaux de la mythique série lesbienne The L Word, diffusée aux Etats-Unis de 2004 à 2009. Elle est joueuse de tennis professionnelle et, au début de la série, lesbienne « dans le placard ». Son agent la convainc que la révélation de son homosexualité lui ferait perdre ses contrats publicitaires, entre autres. Dana se cache et a même un faux petit ami, tennisman lui aussi, gay, avec lequel elle ne partage rien d’autre que la peur des paparazzis. Toute ressemblance avec des situations réelles, et sans doute encore contemporaines, n’est évidemment pas fortuite. C’est seulement quand une marque expliquera vouloir s’associer à l’image de Dana parce qu’elle est lesbienne qu’elle va pouvoir virer son agent et embrasser, au vu et su de tous, sa petite amie.

Un vrai happy end à l’américaine. A la française, c’est autre chose. Car la plus grosse différence est peut-être moins entre les hommes et les femmes qu’entre la France et le reste du monde. Au moins le monde anglo-saxon. En France, quand on est une sportive ou un sportif en pleine carrière et qu’on veut s’engager, mieux vaut aller sur du consensuel : oui, les Pièces jaunes, c’est plus safe que les Gay Games. « On ne politise jamais rien en France », déplore Mélissa Plaza. Et ça se ressent sur la problématique de l’homosexualité, sempiternellement renvoyée à une simple question de chambre à coucher. « La vie privée, c’est la vie privée et il ne faut pas chercher à entrer dedans », indique encore un technicien ayant travaillé dans le foot féminin.

A quand une Megan Rapinoe dans le foot français ?

On est loin de trouver des rôles modèles à la Megan Rapinoe. En 2012, la footballeuse américaine star, qui sera en France pour la Coupe du monde, fait son coming-out dans le magazine LGBT Out. Elle a depuis multiplié les prises de position politiques. Cela, allié au fait qu’elle est toujours l’une des meilleures joueuses du monde, en fait une des icônes mondiales de la lutte pour les droits des personnes LGBT.

Si peu de sportives atteignent la notoriété d’une Rapinoe, il n’est pas rare du tout d’en voir avec les mêmes discours dans d’autres pays. Belle Brockhoff, une snowboardeuse australienne, avait largement pris la parole avant les JO de Sotchi (Russie). Martina Navratilova ou Billie Jean King, anciennes numéros 1 mondiales de tennis, font aussi figure de porte-parole. Pas en France. « Dans la culture anglo-saxonne, il y a moins cette séparation privé-public », avance Cécile Chartrain des Dégommeuses.

« Je trouve que ça serait bien que les filles ne se cachent pas et assument comme le font les Américaines ou les Suédoises, qui annoncent au groupe qu’elles ont une copine », objecte notre entraîneur anonyme. Les rares cas de coming-out en France n’ont peut-être pas donné envie. Après le sien, Amélie Mauresmo avait été traitée de « demi-homme » par la Suissesse Martina Hingis pendant que son personnage aux « Guignols de l’info » la faisait passer pour une déménageuse.

Rien n’est préparé pour ces athlètes. En France, « on est un peu dans le déni, on se croit en avance mais pas du tout », juge Mélissa Plaza. « Tout ça repose sur une question de volonté », expliquait récemment dans le podcast « Banquette », Julien Pontes du collectif contre l’homophobie dans le football Rouge direct.

En Angleterre, ils ont mis en place des dispositifs qui facilitent les prises de position de joueurs. En France, (…) les conditions ne sont pas créées par la FFF ou la LFP. On est très en retard. Par exemple, aux Pays-Bas, la Fédération néerlandaise de football a un char à la Marche des fiertés d’Amsterdam. (…) La FFF a quelques moyens pour ce genre d’action très symbolique mais qui pourrait faire baisser la pression sur ces questions d’homophobie et libérer la parole des joueurs. »

« Le coming-out d’une personnalité sportive peut très bien se passer si le club, le staff, le reste de l’équipe adoptent une attitude bienveillante, poursuit Julien Pontes. Cela a par exemple été le cas à Arsenal pour Casey Stoney », ancienne joueuse des Gunners et désormais coach de l’équipe féminine de Manchester United.

Un grand besoin de figures publiques pour des ados LGBT en manque de repères

Mais tout ça pour quoi ? « Les Dégommeuses ne sont pas du tout dans l’injonction au coming-out, rappelle la coprésidente. Nous ne poussons personne à révéler publiquement son homosexualité. Mais nous savons aussi que cela peut-être très utile, surtout pour les jeunes LGBT qui grandissent encore trop souvent avec un sentiment d’isolement et d’anormalité. Je pense que plus les sportives et sportifs feront leur coming-out, plus ça participera à faire évoluer la perception de l’homosexualité. Voir des joueuses out qui montrent qu’on peut être lesbienne et heureuse sans sacrifier sa carrière sportive, c’est bien et c’est nécessaire. »

Lors de la semaine des qualifications pour Roland-Garros, les tenniswomen belges Alison van Uytvanck et Greet Minnen ont pu s’afficher ensemble, en couple. Et partager des photos d’elles sur leurs réseaux sociaux respectifs. Sans polémique. Banalement, presque. Si on en est là, c’est bien peut-être, aussi, parce qu’il y a vingt ans, une Amélie Mauresmo et sa copine d’alors ont fait la une de Paris Match.