Pourquoi les lesbiennes sont-elles invisibles dans la société?

LESBOPHOBIE Alors que la journée pour leur visibilité se déroule ce vendredi 26 avril, les femmes lesbiennes ont encore du mal à se montrer dans la société

Jean-Loup Delmas

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Deux femmes s'embrassant
Deux femmes s'embrassant — SIPA
  • Ce vendredi 26 avril, c’est la journée internationale de la visibilité lesbienne.
  • Une manière de dénoncer une société qui invisibilise encore énormément ces femmes.
  • Manque de référence, espace public interdit, amour pas pris au sérieux, la lesbophobie reste extrêmement présente.

Ce vendredi, c’est la journée internationale de la visibilité lesbienne. Et pour comprendre à quel point ces femmes sont encore invisibles aujourd’hui, Catherine Tripon, porte-parole de l’Autre Cercle (association LGBT +) pose cette question : « Combien connaissez-vous de people ayant fait leur coming out lesbien ? » A part Ruby Rose (merci Orange is the new black), on a séché… Un manque de représentativité qui concerne toutes les sphères de la société.

Au-delà de la pop-culture, que ce soit les personnages de fictions ou les actrices, Sarah Jean-Jacques, doctorante en sociologie et ayant fait une thèse sur la question de la visibilité des lesbiennes dans l’espace public à Paris, cite pêle-mêle différents domaines où elles sont invisibilisées : « Alors qu’elles sont les premières concernées (avec les femmes célibataires) par la PMA, aucune lesbienne n'a été consultée par les médias lors des premiers débats. Au sein de la recherche académique en sciences humaines, une minorité de chercheurs et chercheuses travaillent sur le sujet. Dans l’espace numérique, en tapant le mot "lesbienne" dans n’importe quel moteur de recherche vous avez uniquement accès à des liens pornographiques. » Même le domaine associatif n'est pas épargné, la doctorante évoquant le cas de SOS homophobie : « Alors que l'association publie chaque année un rapport sur l’homophobie depuis 1997, seulement deux enquêtes sur la lesbophobie ont été publiées, l’une en 2008 et l’autre en 2015. »

Invisibiliser par les mots

Cette absence notable de figures connues affecte. Amandine, étudiante de 25 ans et en couple, aurait aimé trouver des modèles de référence sans avoir à les chercher outre-Atlantique : « Il y a peu de personnalités connues françaises qui ont fait leur coming out. J’ai eu des modèles lesbiens uniquement grâce aux films et séries américaines. Il faudrait plus de personnages lesbiens, surtout dans les films. »

Mais même lorsqu’on parle d’elles, les lesbiennes sont souvent invisibilisées par le choix des mots. Au lieu de parler de lesbiennes et de lesbophobie, on emploiera bien plus souvent les termes « homosexuelles » et « homophobie ». Pas sans conséquence, lesbienne restant dans l’inconscient collectif un qualificatif vulgaire voire insultant, comme l’explique Sarah Jean-Jacques : « Il est évident que l’usage du mot "lesbienne" est encore un tabou social. Une des raisons réside dans le fait que, d’une manière générale et dans la conscience collective, les lesbiennes sont associées à la pornographie et réduites à leur sexualité. Dans les entretiens que j’ai menés, certaines femmes refusent même de s’auto-définir comme lesbiennes et ceci est révélateur d’une intériorisation du stigmate associé à cette identité. »

La double peine

Les lesbiennes subissent de plus ce que Catherine Tripon appelle « la double peine » : « Elles sont discriminées comme femmes et comme lesbiennes. C’est déjà difficile de lutter contre le machisme et le sexisme, ce qui fait que beaucoup de lesbiennes n’ont pas la force de subir en plus la lesbophobie et la cachent donc. »

Au-delà des modèles et des mentions, même l’espace public met peu les lesbiennes au goût du jour. « En France, Paris est la seule ville à jouir d’un quartier historiquement reconnu et visible, le Marais, ce qui l’érige en tant que socle territorial d’une identité collective gay, explique Selon Sarah Jean-Jacques. Or, la fermeture progressive des lieux de consommation ou des lieux festifs dédiés aux lesbiennes et la présence minoritaire de ces lieux marquent l’absence d’une inscription territoriale lesbienne dans la ville. Cette invisibilisation est aussi spatiale. »

Vivons mal, vivons cachés

D’autant plus que les lesbiennes elles-mêmes s’invisibilisent par crainte de subir. Une peur loin d’être infondée. « 59 % des personnes LGBT ont adopté au moins un comportement visant à éviter des injures ou agressions homophobes », rappelle Flora Bolter, co-directrice de l’Observatoire LGBT + de la Fondation Jean-Jaurès. « Ces agressions rappellent celles que vivent toutes femmes à un moment de leur vie, le harcèlement de rue. On peut dire qu’il est exacerbé pour les lesbiennes », note Sarah Jean-Jacques.

Jamais Amandine n’a tenu la main de sa partenaire, lui a fait un bisou dans le cou ou embrasser. Un comportement qu’elle n’est pas la seule à avoir adopté pour s’adapter à une société encore lesbophobe. Selon une enquête de SOS homophobie, 18 % des femmes lesbiennes et bisexuelles ne manifestent jamais d’affection à leur partenaire en public. Même si l’effet est plus pervers encore : « L’invisibilisation va au-delà puisque même des gestes d’affection entre femmes dans l’espace public pourront être perçues comme des gestes entre amies ou entre sœurs. »

Fantasme partout, amour nulle part

Natacha, qui a été en couple pendant cinq ans avec une femme, s’en rappelle bien : « Deux garçons qui s’embrassent, personne ne doute qu’ils sont gays. Même s’ils se contentent de se tenir la main d’ailleurs. Moi, je pouvais rouler des pelles à ma copine, on était deux amies aux yeux des gens, ou des femmes qui rigolaient entre elles et testaient leurs limites. Ce qui m’a fait le plus mal, ce n’est pas quand on nous traitait de "sales gouines" ou de "goudous", c’était quand on ne prenait pas au sérieux notre relation et notre amour. »

Et lorsque leur amour n’est pas ignoré, il est fantasmé, comme le prouvent les résultats des moteurs de recherche sur le mot lesbienne renvoyant de suite à la pornographie. Amandine se montre assez défaitiste sur cette question : « Je n’aime pas vraiment l’idée qu'on soit vues comme deux morceaux de viande juste là pour exciter des hommes hétéros. On est plus que deux femmes qui font l’amour, mais comme tous les pornos, il y a toujours des stéréotypes du type "black" ou "beurette". Je ne sais pas si on arrivera à sortir de ça un jour… »