Real-Barça : «Plus d’imprévisibilité et moins de polémiques…» Les Clasicos ont-ils perdu de leur prestige?

FOOTBALL Les deux monstres du football espagnol s’affrontent ce mercredi en Copa del Rey et samedi en Liga

Antoine Huot de Saint Albin

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Il est loin le temps des chassés en toute impunité.
Il est loin le temps des chassés en toute impunité. — LLUIS GENE / AFP

Evidemment, on sera devant notre télévision pour écouter les envolées lyriques d’Omar Da Fonseca quand « le petit » Leo Messi aura mis un petit pont à Casemiro, avant de se faire découper par Sergio Ramos, en demi-finale retour de Copa del Rey (1-1 à l’aller), ce mercredi. Evidemment, aussi, on dira avec toute la mauvaise foi du monde, que le Real Madrid est toujours aidé par l’arbitre. Une fois le coup d’envoi donné, on replongera donc dans la folie d’un Clasico.

Et, au cas où certains manqueraient le match ce mercredi, il y aura un deuxième service samedi, pour une rencontre de championnat. Oui, l’Espagne sait se montrer généreuse avec ses plats de luxe. Mais quelque chose a changé. Il y a quelques années, on aurait rameuté toute la famille devant le poste pour regarder ces Clasicos religieusement. On aurait même préparé des poches entières de pipas et acheté de la Cruz Campo pour tonton Xavier.

« Espagne, capitale mondiale du football »

Ça, c’était avant. Pour ce mercredi, on en vient même à se demander si on osera gueuler contre les simulations grotesques de Sergio Busquets. Car l’affiche, si elle reste belle sur le papier, paraît moins excitante. La faute à du déjà-vu répété à outrance ? Peut-être. Comme nous le disait Olivier Brouzet, ex-joueur du XV de France pour un sujet rugby, « la rareté est ce qui fait venir les gens ». Mais, malgré quatre clasicos cette saison (et possiblement deux autres en C1), nos chers voisins vibreront encore pour ce choc des géants. 

« Ce match fait toujours de l’Espagne la capitale mondiale du foot », a assuré Santiago Solari, l’entraîneur du Real Madrid avant le match, mardi. L’Argentin vend évidemment sa came pour appâter le chaland. Mais il n’est pas le seul à le penser. « Le Clasico reste toujours le match qui écrase tout, explique Jean Décotte, journaliste à l’AFP à Madrid. Il y a environ 600 millions de téléspectateurs devant leur écran. Il n’y a pas beaucoup d’équivalents en Europe ou dans le monde. »

Un gros enjeu politique ?

En Angleterre, les rivalités sont beaucoup plus tassées, du fait, aussi, du plus grand nombre de matchs à enjeux. En Italie, le derby d’Italie (Juve-Inter) ou le Derby della Madonnina (Inter-Milan) ont perdu de leur superbe, à cause de l’ultra domination des Bianconeri et de la recherche du glorieux passé des deux clubs de la cité lombarde. On pourrait aussi parler du Old Firm en Ecosse (Rangers-Celtic) ou du Superclasico argentin (River-Boca), mais ils n’atteignent pas la portée d’un Real-Barça.

D’autant que les deux matchs cette semaine auront lieu dans un contexte un peu spécial. Avec deux clubs en pleine transition, le Clasico a un « peu perdu de sa valeur sportive, selon Thibaud Leplat, auteur Clásico : Barcelone-Real Madrid, la guerre des mondes et, plus récemment, de La Magie du football (éditions Marabout). Mais il y a un arrière-fond historique et politique très fort, qui est le cœur de cette rivalité. Ces deux matchs tombent pendant le procès des indépendantistes catalans à Madrid. Ça a une portée énorme. » Jean Décotte tient à minorer cet argument : 

Avec Bartomeu comme président, le thème catalan est passé au second plan. Le Barça est beaucoup plus neutre, ne se mouille pas trop, même si Bartomeu a indiqué que ce procès était “injuste”. »

Beaucoup moins de tensions

Retour au sport. En conférence de presse, Santiago Solari s’est présenté devant une trentaine de caméras mardi. Plus que pour un match normal de Liga, mais un peu moins que pour une affiche de Ligue des champions. Nul doute que les départs de Cristiano Ronaldo et de Zinédine Zidane, cet été, ont aussi un peu joué. « Oui, il n’y a plus le duel tant attendu avec Messi, mais malgré tout ce que les gens croient, le club est au-dessus des joueurs, explique l’ancien arbitre Eduardo Iturralde Gonzalez. Il y a de la vie après le départ des stars. Di Stefano, Raul, Maradona ou Cruyff sont partis, et ça n’a pas empêché que cette rivalité continue. »

Si, de ce côté des Pyrénées, on sent que le Clasico excite un peu moins les foules, c’est aussi parce que le Barça a fait le trou en Liga, avec neuf points d’avance sur le Real, qui est lui-même devancé par l’Atlético. « Si les deux clubs étaient proches au classement, il y aurait un peu plus de tension », confirme Iturralde. De la tension, il y en a eu pendant de nombreuses années. Ah, ces provocations par presse interposée entre Guardiola et Mourinho. Ah, ce doigt du « Special One » qui finit dans l’œil de Tito Vilanova. Ah, ces douces brutalités de Pepe sur le terrain… C’était tout feu, tout flamme, le monde entier était sur le pied de guerre avec des pop-corns dans les mains en attendant que tout cela éclate.

« On a perdu en polémiques »

« Les coachs [Solari et Valverde] ont un profil qui fait qu’ils ne vont pas enflammer un match avant qu’il ne se joue, ils ne sont pas des stars comme les deux autres [Guardiola et Mourinho], reprend notre ancien arbitre. Du coup, sur le terrain, c’est aussi plus calme. Le comportement des joueurs s’adapte aussi à celui de l’entraîneur. » Même son de cloche pour Jean Décotte :

Aujourd’hui, ça s’est quand même apaisé. L’air est moins “vicié”. On parle beaucoup plus de football, de ballon, depuis Ancelotti et Zidane. Surtout, sur le plan du jeu, ça s’est équilibré, ça a gagné en imprévisibilité et perdu en polémiques. Quoique, qui dit Clasico, dit polémiques. »

Avant le match de coupe, les journaux madrilènes et catalans ne parlaient pas encore de la rencontre, mais des polémiques autour du VAR, après le Levante-Real du week-end. « Mais, ce sont en fait des discussions sur le Clasico, assure Thibaud Leplat. C’est pour savoir si les Merengue sont avantagés par l’arbitrage, si Florentino Pérez a des faveurs de la Ligue. C’est de la politique et le Barça est obligé de réagir et de se montrer contre les Madrilènes. C’est le jeu et c’est dans leur intérêt de faire ça. Au point de vue marketing, le championnat espagnol a besoin de cette rivalité-là pour exister. C’est le cœur même de la Liga. »