JO 2018: Aux Jeux aussi, les femmes gagnent moins que les hommes – et eux trouvent ça normal

JEUX OLYMPIQUES Malgré la parité dans les dotations...

Jean Saint-Marc

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Marie Martinod (à gauche) et Anne-Flore Marxer se sont battues pour l'égalité des primes.
Marie Martinod (à gauche) et Anne-Flore Marxer se sont battues pour l'égalité des primes. — K. Wakasugi / SIPA - F. Coffrini / AFP
  • Comme dans le reste de la société, dans les sports d'hiver, les femmes ont de plus faibles revenus que les hommes.
  • Elles ont pourtant obtenu l'égalité des «prize money», ces revenus versés par les organisateurs de compétitions. Des sportives comme Marie Martinod, médaillée d'argent ce mardi en ski halfpipe, se sont longtemps battues. 

De l’un de nos envoyés spéciaux à Pyeongchang,

Perrine Laffont et Pierre Vaultier ont quitté la Corée avec le même métal autour du cou et la même somme dans le portefeuille. Une médaille d’or, c’est 50.000 euros de la part du ministère des Sports. L’olympisme a tous les défauts du monde, mais pas celui-là : les filles gagnent autant que les garçons. Enfin… Presque.

>> A lire aussi : VIDEO. JO 2018: De la galère à la médaille olympique... Marie Martinod offre un beau cadeau à ses sponsors

« J’ai connu l’époque où quand on remportait une compète, on repartait avec un sac à dos… Et les mecs avec de l’argent », sourit la skieuse halfpipe Marie Martinod, 33 ans, médaillée d’argent ce mardi. Marie Martinod, c'est une grande gueule, en zone mixte et en coulisses : « Ça a été un peu long, mais c’était de la discussion plus qu’un combat, assure-t-elle. Pour les organisateurs, c’était acquis. Ils disaient "les filles font des choses moins exceptionnelles", "elles sont moins nombreuses en lice". »

« Les filles ne sont pas assez fortes »

Dans ce petit milieu où tout le monde est copain (voire cousin), les négociations se font entre potes, au bar ou au petit dej. La snowboardeuse Anne-Flore Marxer a entendu les mêmes arguments de la part de son coloc', qui était alors un des responsables du circuit :

« Il me disait : "Les filles ne sont pas assez fortes !" Alors je revenais à la charge le lendemain, avec un nouvel argument : pour augmenter le niveau, il faut que la championne du monde ne soit pas juste la plus riche, celle qui a pu se payer le voyage pour aller à la compétition ! Parce que les billets d’avion ne sont pas moins chers pour nous… »

Sur les disciplines régies par la FIS, les « prize money » sont désormais les mêmes pour les filles et les garçons. Une heureuse exception dans le sport (c’est le cas aussi au tennis), envisagée, clairement, comme un moyen de satisfaire le CIO. Sans parité, impossible d’obtenir de nouvelles épreuves olympiques. La FIS (Fédération internationale du ski, qui comme son nom de l’indique pas, gère aussi le snowboard et le ski acrobatique) a vite compris son intérêt dans l’affaire…

  • Conséquence visible n°1 : Hommes et femmes confondus, l'athlète ayant touché le plus de primes en compétition en ski alpin en 2017 est une femme, Mikaela Shiffrin, avec plus de 500.000 euros de gains (selon Sportune). 
  • Conséquence visible n°2 : Il y a cette année 42 % de sportives parmi les athlètes des JO, un record.

Un record, mais des progrès à faire : certains organisateurs réévaluent discrétos les dotations des hommes, apprenait-on en 2012, en pleine polémique sur l’égalité salariale en tennis, dénoncée par Gilles Simon. Novak Djokovic vient d’en remettre une couche. Et le skieur Pierre-Emmanuel Dalcin nous disait à l’époque : « Nous, on fait 60.000 entrées payantes à Kitzbühel alors que les nanas skient devant 20.000 personnes au mieux. Sinon, c’est 500 personnes. »

« Je gagne moins qu’un garçon, c’est sûr ! »

Cette décla de Dalcin est frappante. Pour réaliser ce reportage, nous avons interviewé quatre sportives et deux sportifs. Devinez quels sont les deux qui nous ont dit qu’il n’y avait pas de problème ? Car les prize money ne constituent qu’une petite partie des revenus d’un skieur. Les saisons, très coûteuses, avec beaucoup d’étapes de Coupe du monde à l’étranger, sont financées par des contrats de sponsoring à l’année. Et le voilà, notre « gender pay gap. »

Ecoutez donc ces trois sportives :

  • Tess Ledeux (16 ans, un titre de championne du monde) : « Je ne me plains pas, surtout à mon âge. J’arrive à gérer ma saison. Mais c’est sûr, j’ai moins qu’un garçon. Les garçons champions du monde, ils gagnent bien leur vie ! »
  • Lou Barin (19 ans, 30e mondiale) : « Les garçons galèrent plus au début à trouver des sponsors, parce qu’ils sont plus nombreux. Une fille aura facilement deux-trois trucs, une paire de skis, etc. Mais dès qu’ils sont en Coupe du monde, ça va plus vite au niveau des contrats. Pour les filles, avoir un contrat avec une entreprise qui finance vraiment la saison et ne fait pas qu’offrir du matériel, c’est vraiment compliqué. (Elle soupire). Moi qui suis une vraie féministe, ça me révolte ! »
  • Et donc Marie Martinod (33 ans, deux fois vice-championne olympique) : « (Elle éclate de rire) Bien sûr qu’elles ont raison ! Si j’étais un garçon, ma maison serait payée, je n’aurais pas de prêt à la banque ! »

Trois témoignages qui relèvent du « fantasme », selon leur entraîneur à toutes les trois. « Elles ont tort de penser que leurs concurrents gagnent plus », insiste-t-il. On aurait bien aimé lui prouver le contraire. Et vérifier si les écarts de revenus entre les hommes et les femmes sont plus ou moins faibles que dans le reste de la société (15 % en moyenne, en France). Mais c’est impossible : les contrats de sponsoring sont protégés par des clauses de confidentialité.