JO 2018 : Poids, peur, instinct… Comment on passe si vite de champion à médiocre au saut à ski

JEUX OLYMPIQUES Au saut à skis, les meilleurs mondiaux peuvent devenir quelconques d'une année à l'autre. On vous explique pourquoi...

William Pereira

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Coline Mattel est l'une des nombreux athlètes de saut à skis à être passés en un éclair de la lumière à l'ombre
Coline Mattel est l'une des nombreux athlètes de saut à skis à être passés en un éclair de la lumière à l'ombre — Matthias Schrader/AP/SIPA

De l'un de nos envoyés spéciaux, à Pyeongchang,

Dans la grande famille des athlètes olympiques increvables, on demande Noriaki Kasai. Le sauteur japonais de 45 ans dispute à Pyeongchang les huitièmes JO de sa carrière. Brillant. Etonnant. Contradictoire, même, dans un sport où il est plus courant d’exceller pendant deux ou trois ans avant de redevenir quelconque pour le restant de sa carrière (ou d’opter pour une retraite prématurée). Les légendaires Allemands Schmitt et Hannawald en sont les meilleurs exemples.  Le saut à skis est une lutte perpétuelle. Un combat entre l’athlète et son corps, que Coline Mattel, seule médaillée olympique française de la discipline – de bronze à Sotchi – traverse avec toutes les peines du monde. Mise à mal par un poids de forme difficile à retrouver, la Savoyarde décline depuis 2014 et a échoué à se qualifier pour les Jeux de Pyeongchang, faute de résultats suffisants cette année encore.

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« Après les Jeux 2014, physiologiquement elle a eu du mal à tenir son niveau de poids. C’est difficile de se battre. C’est souvent dur chez les filles par rapport aux garçons », nous confie son premier entraîneur, Thierry Revillod. Avant Sotchi déjà, elle avait dû consentir à d’énormes sacrifices dans son assiette : l’adolescence avait engendré des transformations qui lui avaient inexorablement fait prendre des kilos indésirables sur le tremplin. A la longue, ce n’est pas soutenable. Vincent Descombes-Sevoie, leader de l’équipe de saut à skis française :

« Le poids de forme joue, parfois on va tout noter dans notre cahier d’entraînement. Moi j’ai mes poids de l’année dernière et je sais très bien que je les ai frôlés en début d’hiver mais qu’en essayant de les atteindre, en fait j’ai creusé le trou pour m’enfoncer. Aujourd’hui je suis dans une période où ça fait trois ans que je tire sur les cordes, que je manque d’énergie et qu’il faut faire gaffe à bien manger et c’est pas évident. »

L’instinct du sauteur, « si tu le perds, tu le perds »

Le poids n’est qu’un facteur parmi mille autres en saut à skis. C’est de l’ordre de la préparation physique. Vous pouvez être à votre meilleur poids, si votre instinct de sauteur vous lâche, c'est la catastrophe. Fabrice Guy, consultant France Télévisions pour le saut et le combiné nordique : « C’est un sport où tu passes d’un élément solide, la neige, à un élément presque liquide (sic), le vent. Tout se joue au niveau des sensations en quittant le tremplin. »

Il y a un côté mystique, dans le moment où l’on quitte la table. Quelque chose d’insaisissable. « A mon époque on appelait ça le trou noir : du moment où l’on quitte le tremplin jusqu’aux 30 mètres de vol, on ne réalise pas trop ce qui se passe. Quand on réfléchit trop au moment de quitter le tremplin, qu’on est moins en confiance, c’est à ce moment que tout se passe moins bien. J’imagine que c’est un peu la même chose au saut à la perche au moment où l’athlète plante la perche au sol », essaye de comparer Nicolas Dessum, premier Français à avoir remporté une épreuve de Coupe du monde, en 1995.

« Ca explique qu’il puisse y avoir des sauteurs plus instinctifs, qui sur une période donnée vont très bien sauter parce qu’ils sont en confiance mais qui une fois ces sensations perdues ne seront pas capable de les reproduire. On peut avoir des repères et les perdre du jour au lendemain. » Et donc passer de numéro un à numéro 30 mondial en un éclair. « La confiance du sauteur, c’est un truc très personnel. Tu peux avoir n’importe quel préparateur, n’importe quel entraîneur, n’importe quel conseil, si tu perds le truc, tu perds le truc. »

La hantise de la chute

Fin novembre, à Ruka, Jason Lamy-Chappuis s’élance du tremplin comme X fois auparavant à l’entraînement. Le vol se passe mal et le Français perd le contrôle. La chute est inévitable. « C’est une des plus grosses chutes que j’ai eues, j’ai failli partir en salto avant », nous a-t-il raconté. De quoi choquer un homme. « Les 15 jours suivants, à chaque fois j’y pensais et à chaque atterrissage j’avais mal au genou. En gros j’étais plus là à penser à pas essayer de tomber plutôt qu’à essayer d’être performant. Forcément ça pouvait pas marcher. »

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Si le champion olympique 2010 a réussi à surmonter sa peur, ce n’est pas le cas de tous. Thomas Morgenstern, triple champion-olympique, multiple champion du monde et référence de la discipline est de ceux dont le traumatisme psychologique a pris le pas sur l’amour du saut. L’Autrichien a connu une chute affreuse en 2014, sur le tremplin de vol à skis de Kulm.

Bilan, une éphémère perte de conscience et un doute permanent au moment de grimper sur le tremplin. Le déclin est inéluctable, et, neuf mois plus tard, Morgenstern décide de mettre un terme à sa carrière. A 27 ans. « Tu ne peux pas dire, ‘demain je n’aurai plus peur’ parce que ce que ce sentiment sera toujours là », confiait l’Autrichien à Eurosport, la même année. Fabrice Guy poursuit :

« Après une chute on essaye forcément de se mentir, de se rassurer de se dire que c’est pas grave mais au fond, ce n’est plus pareil. On n’est plus le même et ce n’est plus le même saut. »

Noriaki Kasai a aussi chuté sur un tremplin de vol à ski. C’était à Planica, en 2011, sur le bas de la piste. Mais il n'a pas vraiment changé. Mieux, sept ans plus tard, il est toujours là. Nicolas Dessum en est convaincu: « Noriaki, c’est vraiment l’exception à tous points de vue ». Celle qui confirme la règle.