JO-2018: Qui est ce couple de patineurs nord-coréens qui va nous permettre d’éviter l’holocauste nucléaire?

DIPLOMATIE Ryom Tae-ok et Kim Ju-sik seront les seuls athlètes nord-coréens présents aux Jeux...

Julien Laloye, avec W.P.
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Ryom Tae-ok et Kim Ju-sik représenteront la Corée du Nord aux JO d'hiver.
Ryom Tae-ok et Kim Ju-sik représenteront la Corée du Nord aux JO d'hiver. — Matthias Schrader/AP/SIPA
  • La Corée du Nord enverra une délégation à PyeongChang au mois de février
  • Les patineurs nord-coréens Ryom Tae-ok et Kim Ju-sik sont les seuls sportifs de leur pays qualifiés pour les JO 2018
  • Le couple a séjourné un mois et demi au Québec au contact d’un entraîneur et d’une chorégraphe de renommée

« La Corée du Nord propose de participer aux JO d’hiver en Corée du Sud ». Tombée tôt dans la matinée, la nouvelle donne des envies de chanter la carioca avec Kim Jong-un. Encore plus quand on lit les promesses du « Grand Soleil du XXIe siècle », un surnom trouvé par le principal quotidien nord-coréen : « Pyongyang propose d’envoyer à Pyongchang une délégation de haut niveau, des supporters, des artistes et une équipe de démonstration de taekwondo ».

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Vous tiquez sur le taekwondo ? Nous, c’est plutôt, sur la « délégation de haut niveau ». Laquelle se résumera, à moins d’un arrangement de dernière minute peu probable, à un couple de patineurs, Ryom Tae-ok et Kim Ju-sik, les deux seuls athlètes à avoir réussi à se qualifier dans les règles et dans les temps. Deux athlètes pour éviter une guerre nucléaire. On dramatise un peu, mais c’est un moyen de saisir l’importance de leur présence sur la patinoire olympique dans un gros mois. Voici deux ans que la Corée du Nord ne parle plus à personne, et surtout pas à la Corée du Sud. Elle n’aurait pas eu de raisons de le faire si elle n’avait pas eu dans sa manche des sportifs à envoyer aux Jeux, comme c’était le cas à Sotchi il y a quatre ans. Question de fierté nationale.

Didier Gailhaguet, président historique de la fédération française de glace et connaisseur pointilleux des choses du patinage, nous raconte les coulisses de la qualification du couple :

Ils ne se produisent pas beaucoup à l’étranger et ne sont pas passés par le processus le plus évident. Mais ils ont obtenu leur place à la régulière lors d’une compétition en Allemagne. Je les ai vus patiner, ils ne sont pas ridicules du tout. Bien sûr, ils n’y vont pas pour faire une médaille olympique, mais je crois que leur présence dépasse le cadre du sport. Je sais que le CIO s’est beaucoup impliqué pour qu’ils soient là ».

Le conseil de pointures canadiennes pour être compétitifs

Quinzièmes des championnats du monde en 2015, Ryom Tae-ok (18 ans) et Kim Ju-sik (26 ans), qui s’entraînent au Taesongsan SC, dans la capitale nord-coréenne, ont-ils été préparés au tsunami médiatique qui les attend ? Dur à dire, quand on se souvient qu’à Rio, les rares médaillés du pays du Juche ne faisaient que passer en zone mixte, à part pour débiter des tirades patriotiques à faire rougir le suprême leader lui-même. Ce qu’on sait : leur qualif ne doit rien au hasard. La Corée du Nord, comme la Chine à son échelle, met le paquet sur un ou deux sports à fort potentiel de médailles. L’haltérophilie pour les JO d’été (quatre médailles à Rio), et le patinage pour les JO d’hiver.

Gailhaguet : « Je croise les officiels nord-coréens lors de toutes les réunions de la fédération internationale, je peux vous dire que ce sont des experts très actifs. Pendant des années, Pyongyang nous déroulait le tapis rouge pour qu’on envoie une délégation française participer à une compétition là-bas. Tout était gratuit, le voyage, le logement, la nourriture. Et le niveau des installations était très correct ».

Pour Ryom Tae-ok et Kim Ju-sik, le régime a même accepté de fermer les yeux sur ses pratiques habituelles : l’été dernier, le couple a été autorisé à séjourner un mois et demi au Québec pour bosser son programme auprès de deux pointures de la discipline, l’entraîneur canadien Bruno Marcotte et sa sœur chorégraphe Julie. Cette dernière nous a raconté l’épisode.

« La rencontre s’est faite à une compétition internationale avec mon frère. Après il y a eu des échanges de mails pour essayer de fixer une rencontre. Il y avait deux choses qui les intéressaient : la première c’était de l’avoir comme consultant, la seconde de m’avoir moi comme chorégraphe pour faire un de leurs programmes. Initialement, ils devaient venir à Montreal au mois de juin et finalement ce n’était plus possible à cause d’un problème de visa. On n’a plus eu de leurs nouvelles pendant un moment après ça. Et puis, un jour, peu avant leur arrivée, on reçoit un coup de fil. Ils devaient arriver dans 72 heures. Mon frère a dû s’arranger en catastrophe pour s’occuper des formalités et leur trouver où loger. Et moi, j’ai dû repousser mes vacances parce que j’allais être de congé à leur arrivée. Pour l’anecdote, quand ils sont arrivés, ce sont des étudiants sud-coréens qui sont allés les chercher à l’aéroport. »

La prestation la plus attendue des Jeux

L’aventure débute avec son lot d’appréhensions. « Je n’étais pas sûre de pouvoir les toucher, pour les guider dans un geste parce que j’avais déjà travaillé avec des patineurs d’autres nationalités et je sais qu’on est plus ou moins réceptif au contact selon le pays d’où l’on vient. Finalement, ils étaient très à l’aise. Ils se sont avérés très chaleureux, ils n’avaient pas plus de barrières physiques que ça. », s’enthousiasme Julie Marcotte, séduite par ce couple dégageant une « certaine puissance » et désireux de « créer de l’émotion » sur la patinoire.

De qui d’autre que Ginette Reno, légende musicale aux pays des voix tonitruantes, pouvait donc émaner la chanson autour de laquelle bâtir le programme de la paire nord-coréenne ? « Quand j’ai lancé la chanson j’ai vu qu’ils ne comprenaient pas les paroles [ils ont même essayé d’en saisir le sens via Google Traduction] mais ils avaient des étincelles dans les yeux. Il y a vraiment eu une connexion émotive sans même comprendre les paroles », se souvient la chorégraphe.

Monté en trois semaines sans connaître un seul mot de la langue de l’autre, le programme long a été rodé une fois au Québec avant le grand jour, celui de la dernière chance : le tournoi de Nebelhorn, en Allemagne, fin septembre. On a mis la main sur la vidéo et Gailhaguet avait raison. Nos deux héros sont loin d’être des peintres du patin. En plus d’être vedettes de la diplomatie sans le vouloir.