Corticoïdes dans le rugby: Comment le Top 14 va produire des vieux cabossés

RUGBY Plusieurs joueurs trompent la douleur en évoluant sous infiltrations...

Romain Baheux

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Dan Carter et Joe Rokocoko ont été traités via une infiltration de corticoïdes avant la finale du Top 14 2016.
Dan Carter et Joe Rokocoko ont été traités via une infiltration de corticoïdes avant la finale du Top 14 2016. — BEN STANSALL / AFP

Oubliez le risque disciplinaire. Ce n’est probablement pas de là dont viendront les soucis pour Juan Imhoff, Joe Rokocoko et la star du Racing 92, Dan Carter. Si le contrôle positif aux corticoïdes des trois joueurs avant la finale du Top 14 a énormément fait parler, il ne devrait a priori pas être sanctionné par la Fédération, ce genre de soins ne nécessitant pas une autorisation à usage thérapeutique préalable. Mais franchement, ce n’est sans doute pas le point le plus inquiétant soulevé par ce débat.

Dimanche dans L’Equipe, à l’origine des révélations sur les trois joueurs franciliens, l’ancien international Imanol Harinordoquy s’alarme des risques sanitaires de la chose. « Quand on t’injecte des corticoïdes, ce n’est pas pour jouer, c’est pour que tu te soignes, donc tu dois observer une période de repos, rester deux ou trois semaines sans t’entraîner, décrit-il. Sauf qu’aujourd’hui, une fois sur deux, c’est utilisé pour permettre aux joueurs d’aller sur le terrain et de masquer la douleur. »

Car pour en comprendre les conséquences, il faut saisir l’intérêt des corticoïdes pour des sportifs de haut niveau, qui plus est dans un sport de contacts comme le rugby. « C’est l’arme absolue pour remettre sur pieds quelqu’un qui souffre d’une blessure chronique, au genou par exemple, quand les autres anti-inflammatoires ne fonctionnent pas », explique le médecin biologiste Gérard Dine.

« Ça peut être mal vu si vous refusez »

Dans le cas de Dan Carter et Joe Rokocoko, qui iront s’expliquer avec Imhoff mercredi devant la FFR,les deux hommes ont respectivement bénéficié d’une infiltration au mollet et au genou, afin de leur permettre de défier les Toulonnais en finale. Si le corps ignore la douleur, la zone continue d’être affectée par les sollicitations physiques. Comme si vous coupiez l’alarme incendie de votre maison pour vous persuader que les flammes n’attaquent pas le salon.

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« La seule fois où l’on m’en a prescrit, c’était pour soigner une blessure au dos. Tout a été fait dans les règles, et je n’ai pas pointé le nez au centre d’entraînement de la semaine, raconte l’ancien joueur du Stade Français, Jérôme Fillol. Après, dans le cas des infiltrations pour jouer, il faut voir qu’il peut y avoir beaucoup de pression des entraîneurs, des présidents et des sponsors sur les joueurs. Refuser de forcer via ce type de soins, ça peut être mal vu et vous mettre à l’écart. »

Résultat, certains joueurs prennent donc rapidement l’habitude jouer sous infiltrations, de corticoïdes ou d’autres produits autorisés, quitte à en payer rapidement les conséquences. « Au foot, j’ai vu des arthroses se développer chez des mecs de 25 ans parce qu’ils forcent sur le cartilage sans ressentir la douleur, décrit Gérard Dine. Avec la multiplication de ce genre de soins et des traumatismes du sport de haut niveau, vous faites souffrir votre corps et pouvez vous exposer à davantage de problèmes physiques avec l’âge. »

Si les rugbymen cherchent l’exemple parfait, on leur suggère de regarder du football où l’ancien attaquant argentin Gabriel Batistuta, soigné à coups d’infiltrations toute sa carrière, en est à évoquer la pose de prothèses pour vivre normalement. « En rigolant, je dis souvent qu’il y a des vieux qui ont mal partout sans savoir pourquoi et que, moi, j’aurais mal partout et je saurais pourquoi, glisse Harinordoquy. Peut-être que cela ne me fera plus rire dans quelques années. »