Mammouth, loup terrible, dodo… Ramener à la vie des espèces éteintes, fantasme de start-up ou réalité scientifique ?
Jurassic tech•Le concept de désextinction, que prétend pratiquer la société Colossal Biosciences, qui a annoncé avoir fait naître trois individus d’une espèce de loups éteinte depuis plus de dix mille ans, est décrié par de nombreux scientifiquesManon Minaca
L'essentiel
- La start-up Colossal Biosciences prétend pratiquer la « désextinction » d’espèces disparues, une pratique et un terme qui sont loin de faire consensus.
- Les manipulations génétiques effectuées sont en effet limitées et permettent seulement de modifier une espèce existante pour lui donner certaines caractéristiques de l’espèce disparue.
- Ce type de pratique, irréalisable à grande échelle, soulève des inquiétudes quant à son impact potentiel sur les efforts de préservation des espèces existantes.
Serions-nous dans un univers mi-Game of Thrones, mi-Jurrassic Park ? En avril, la start-up américaine d’ingénierie génétique avait annoncé la naissance de Remus, Romulus et Khaleesi, des animaux présentés comme des « loups terribles », espèce éteinte depuis plus de dix mille ans. L’entreprise, qui ambitionne également de ramener à la vie le mammouth ou le dodo, prétend pratiquer la « désextinction ». Le but ? Réintroduire des espèces éteintes pour « restaurer la biodiversité terrestre qui se réduit ». Mais est-ce seulement possible ?
Spoiler : non, car « une espèce éteinte l’est pour toujours », tranche Nadir Alvarez, directeur du Naturéum de Lausanne, en Suisse. « On peut modifier l’apparence ou le comportement d’une espèce existence, mais ça restera toujours une espèce existante modifiée, un ersatz de quelque chose. C’est spectaculaire, mais en aucun cas on ne déséteint quoi que ce soit », poursuit le généticien, coauteur du livre Faire revivre des espèces disparues ? (éditions Favre, 2022).
Des modifications génétiques limitées
Pour « ressusciter » certaines espèces comme le loup terrible ou le mammouth, Colossal Biosciences s’appuie sur la réécriture génomique, un procédé qui utilise, entre autres, la technologie CRISPR, les fameux « ciseaux génétiques » qui permettent de couper, remplacer ou modifier des gènes. Concrètement, un peu à la Jurrasic Park, les scientifiques « vont partir d’un génome actuel, celui d’un éléphant dans le cas du mammouth, et le transformer à tous les endroits où on aura identifié des différences entre les mammouths et les éléphants pour lui faire mimer le génome du mammouth », explique Régis Debruyne, paléogénéticien au Muséum national d’histoire naturelle.
Une manipulation qui semble simple sur le papier, mais il y a un hic : « S’il y a à peu près 60 millions de différences entre un génome d’éléphant et un génome de mammouth, il faut faire 60 millions de transformations », précise le paléogénéticien. Or, des modifications à une telle échelle ne sont tout simplement pas possibles, d’abord car « dès qu’on multiplie les transformations sur un génome, on commet de plus en plus d’erreurs », explique le spécialiste.
« Plutôt un loup de "Game of Thrones" »
Ensuite, la science permet, pour le moment, de ne modifier « que quelques dizaines de gènes maximum ». C’est ce que Colossal Biosciences a fait pour créer Remus, Romulus et Khaleesi : à partir du génome de loup terrible contenu dans une dent et un os vieux de dizaines de milliers d’années, elle a effectué vingt modifications sur quatorze gènes du loup gris commun pour le faire correspondre à celui du loup disparu. L’entreprise a ensuite utilisé des chiens comme « mères porteuses » pour porter et mettre au monde les trois animaux.
Si peu de modifications « ne sont pas suffisantes pour approcher un génome de loup terrible en parlant d’un loup, ou de mammouth en partant d’un éléphant », commente Régis Debruyne. Les gènes modifiés ciblent ainsi « les caractéristiques les plus emblématiques », complète Lionel Cavin, paléontologue également coauteur du livre Faire revivre des espèces disparues ? L’animal obtenu n’est donc « qu’un loup d’aujourd’hui avec une morphologie un peu exagérée, qui ressemble plus au loup terrible de Game of Thrones qu’à la morphologie et les anatomies rigoureuses de ces animaux », conclut Régis Debruyne.
La directrice scientifique de Colossal Biosciences, Beth Shapiro, reconnaît auprès de 20 Minutes que Romulus, Remus et Khaleesi « ont été conçus pour qu’ils expriment les traits clés du loup terrible en utilisant les données issues de l’analyse de son ADN qui a été retrouvé », bien que la société les qualifie bien de « loups terribles ».
Un principe bien trop utopique
Même si l’on était capables de récupérer et reproduire à 100 % les gènes d’espèces disparues, on n’obtiendrait sûrement pas l’animal qu’on essaye de reproduire, insiste le paléogénéticien. Les gènes ne font pas tout et « il y a des interactions entre notre génome et notre environnement », pointe-t-il, soulevant que les organismes vivants ne sont pas qu’une somme de gènes.
D’autres limites rendent la désextinction impossible, notamment celle du développement des cellules génétiquement modifiées. Pour faire naître un animal avec des gènes de mammouth, « il faut une mère porteuse, mais il n’y a pas de mère porteuse éléphant disponible dans le monde et aucune population sauvage ne sera utilisée pour inséminer ce genre d’expérimentation », assure Régis Debruyne. D’autant que, en l’absence de communauté, ces animaux ne se comporteraient pas comme de véritables mammouths : « Les mammifères se caractérisent par des comportements sociaux, ils apprennent beaucoup de leurs parents », décrit Lionel Cavin.
Recréer des communautés entières, vraiment ?
Et l’objectif d’avoir des communautés entières d’animaux pour réintroduire une biodiversité disparue est plus qu’impossible : « Si on veut que ce ne soit pas qu’un one shot, il faut que ce soit pérenne sur plusieurs générations, et ça, on ne peut pas le faire », estime Régis Debruyne. Etant donné que nous disposons de l’information génétique d’un seul loup terrible, « on ferait des millions de fois le même animal, or on a besoin de diversité génétique pour assurer la pérennité d’une espèce », poursuit le chercheur.
Pour le moment, utiliser les animaux « deséteints » à grande échelle pour recréer de la biodiversité n’est pas l’objectif de Colossal Biosciences, indique sa directrice scientifique Beth Shapiro. « Les technologies que nous développons et optimisons peuvent être appliquées immédiatement pour empêcher la disparition d’espèces en vie », affirme-t-elle, notamment « en générant des animaux qui peuvent augmenter le nombre d’individus [présents dans une population] », comme elle compte le faire pour le loup rouge.
Le risque de la dérive
Un discours qui risque de délégitimer les efforts pour la préservation des espèces, craignent les scientifiques. Cette rhétorique a notamment été sous-entendue par Donald Trump et son ministre de l’Intérieur Doug Burgum : celui-ci a encouragé ce genre de pratique en déplorant que la liste des espèces menacées ne faisait que s’allonger, à cause « du statu quo qui se concentre sur la régulation plutôt que sur l’innovation ». Un discours jugé « catastrophique » par Lionel Cavin.
Notre dossier sur les sciencesFace aux critiques, Beth Shapiro avance le fait que les scientifiques prévoient que la moitié des espèces sur Terre seront en danger d’extinction d’ici au milieu du siècle. Elle pointe alors « le risque que nous prenons, en tant que société, si nous ne décidons pas d’explorer les bénéfices des biotechnologies », un risque que l’entreprise « n’est pas prête à prendre ». Pour les scientifiques, la priorité doit rester ailleurs : « Il faut insister sur la nécessité de préserver l’existant plutôt que de tenter de recréer l’éteint », soutient Nadir Alvarez.


















