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Aux Etats-Unis, des chaînes YouTube font le buzz avec des vidéos d’arrestations de femmes

Aux États-Unis, des chaînes YouTube sexistes font le buzz avec des vidéos d’arrestations de femmes

HumiliationAux Etats-Unis, des chaînes YouTube diffusent des vidéos d’arrestations où les femmes sont largement surreprésentées, cumulant des millions de vues et des commentaires sexistes
Quentin Meunier

Quentin Meunier

L'essentiel

  • Des chaînes YouTube comme « California Bodycam » se sont spécialisées dans la diffusion de vidéos d’arrestations ciblant presque exclusivement des femmes.
  • Obtenues par des demandes d’accès aux documents administratifs, ces images générent des millions de vues et des commentaires sexistes, alors que les hommes représentent 75 % des arrestations pour conduite en état d’ivresse aux États-Unis.
  • En France, cette pratique serait plus difficile légalement car elle constituerait une atteinte plus flagrante au droit à l’image. Mais l’avocat Raphaël Molina alerte sur un phénomène proche : les images filmées avec les lunettes connectées Meta.

Une femme en robe rose décolletée, menottée devant une caméra de police. La vidéo, postée sur X en mai 2025, dépasse les 20 millions de vues en moins d’une semaine. En commentaire, des centaines de remarques sur son physique, certaines franchement salaces. La scène n’a rien d’exceptionnel : elle est devenue un genre à part entière sur Internet et particulièrement YouTube, où des chaînes se sont spécialisées dans la diffusion d’images de surveillance mettant en scène presque exclusivement des femmes en état d’arrestation.

La chaîne « California Bodycam » en est l’exemple le plus emblématique : près de 900 vidéos, plus de 100 millions de vues cumulées. Sur les miniatures, les visages des femmes sont mis en évidence, encore plus quand elles sont jeunes et jolies. Et les titres sont racoleurs : « Drama queen ivre de 18 ans », « Une femme très enivrée conduit en bikini par des températures glaciales », « Une drama queen perturbée n’arrive pas à réciter l’alphabet » Une autre chaîne, « Officer Axon » (sans lien officiel avec le fabricant de caméras du même nom), ne publie, elle aussi, que des arrestations de femmes, dont certaines mineures.

Florilège de remarques sexistes

Le biais est manifeste : selon les statistiques du FBI citées dans un rapport d’IPVM, un média professionnel américain spécialiste du secteur de la vidéosurveillance, les hommes représentent environ 75 % des arrestations pour conduite en état d’ivresse aux États-Unis. Sur ces chaînes, les vidéos donnent le sentiment inverse. Les vidéos montrant des hommes sont parmi les moins vues. Le sexisme est particulièrement manifeste lorsqu’on se penche sur la section commentaires : « Déjà une alcoolique à 18 ans », « elle pense vraiment qu’elle est trop mignonne pour être arrêtée », « elle est très photogénique sur la caméra-piéton »…

Comment ces chaînes obtiennent-elles ces images ? Via les « publics records requests », l’équivalent américain de notre droit d’accès aux documents administratifs. Dans le New Jersey, plusieurs chefs de police ont constaté que certaines demandes ciblaient spécifiquement des arrestations de jeunes femmes pour conduite en état d’ivresse. Une femme ayant réclamé le retrait de sa vidéo se serait vu répondre qu’elle devrait payer pour cela, rapportait la chaîne locale WABC en 2024.

Aucune réforme malgré les recours d’association

Face à cela, la riposte légale peine à suivre. Un projet de loi déposé dans le New Jersey (S4261) pour interdire la diffusion de ces vidéos sans consentement écrit n’a jamais été voté. L’ACLU et l’Electronic Frontier Foundation, deux associations américaines, plaident pour un encadrement : droit d’accès prioritaire des personnes filmées à leur propre vidéo, floutage des visages, contrôle judiciaire de la diffusion.

« Il n’y a eu aucune réforme significative, confirme Jermain Wilson, chef des opérations chez IPVM, qui a publié deux articles sur le phénomène. Et, quand on parle de ces abus, la technologie et la prolifération des cas vont bien plus vite que les mesures pour les ralentir. » Il pointe aussi un contexte culturel et juridique propre aux États-Unis : « C’est assez commun d’être filmé, même si la plupart des gens ne l’apprécient pas. Dans beaucoup d’autres pays, il y a des règles bien plus strictes. »

Un phénomène sans équivalent en France, ou presque

Une telle diffusion serait, en théorie, beaucoup plus difficile à justifier légalement en France. « Ça relèverait d’une atteinte au droit à l’image, la personne peut s’opposer à la diffusion », explique Raphaël Molina, avocat chez Influxio, cabinet spécialisé dans l’influence en ligne. Par ailleurs, l’usage de vidéosurveillance à des fins autres que la sécurité est interdit. Impossible, par exemple, d’afficher sur les réseaux sociaux l’image d’un cambrioleur.

Mais l’avocat alerte sur un phénomène cousin, en plein essor : les captations non consenties via les lunettes connectées Meta. « Aujourd’hui, quand vous êtes filmé par ces lunettes, vous ne le savez pas », regrette-t-il. Il cite le cas de cette cliente filmée à son insu dans la rue en train d’être draguée par des « coachs en séduction », un format de plus répandu chez les influenceurs masculinistes. Pour les victimes, se voir affiché en ligne est souvent le début d’un long calvaire. « Il y a des armes judiciaires qui existent, mais aucune justice n’agit en moins de vingt-quatre heures, résume Raphaël Molina. Or le gros du dégât se fait dans les deux ou trois premiers jours. » Le temps que la procédure s’enclenche, la vidéo, elle, a déjà fait des millions de vues.