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Pourquoi être influenceuse peut mener à la mort

Pourquoi être influenceuse peut mener à la mort

patriarcat en 4KDes dizaines d’influenceuses ont été tuées en 2025. Entre cyberharcèlement et menaces physiques, ces femmes paient souvent le prix de leur visibilité et de leur genre
Diane Regny

Diane Regny

L'essentiel

  • Des dizaines d’influenceuses ont été tuées en 2025, révélant une violence qui sort de la sphère numérique.
  • Les créatrices de contenu ont toujours été particulièrement ciblées, harcelées et sexualisées en raison de leur visibilité et ce cyberharcèlement peut se muer en menaces concrètes dans la vie réelle.
  • Qu’il s’agisse de féminicides conjugaux ou de relations parasociales, les influenceuses cristallisent les violences misogynes d’une société patriarcale.

Valeria Marquez, Maurice Harrison, Mariam Cissé… Ces trois femmes font partie d’une liste macabre qui ne cesse de s’allonger : celle des influenceuses assassinées en 2025. Malgré leur diversité, chacune de leurs histoires incarne à sa manière la violence qui peut s’abattre sur les femmes qui partagent leur vie en ligne. La mort de Valeria Marquez a choqué Internet, le 13 mai 2025. La jeune femme de 23 ans a été abattue de trois balles par un faux livreur en plein live, devant des milliers d’abonnés.

Début novembre, Mariam Cissé, qui partageait son quotidien à Tonka, au Mali pour ses quelque 136.000 abonnés TikTok, a perdu la vie à son tour. Elle a été exécutée publiquement par des djihadistes qui l’accusaient d’avoir renseigné l’armée malienne sur leur position. Une semaine plus tard, c’est au tour de Maurice Harrison, alias Girlalala. La jeune femme a été tuée par balle par son compagnon. Trois vies qui ne sont que la pointe d’un iceberg bien plus profond.

Des femmes punies pour oser exister en ligne

Les créatrices de contenu sur les réseaux sociaux sont en effet particulièrement exposées aux violences sexistes. « Dans de nombreuses sociétés, la présence des femmes dans l’espace public, qu’il soit physique ou numérique, reste perçue comme une transgression. Elles n’ont même pas besoin d’aborder des sujets politiques : le simple fait d’exister publiquement est déjà une forme de contestation », explique Ketsia Mutombo cofondatrice de l’association Féministes contre le cyberharcèlement et coautrice Politiser les cyberviolences : Une lecture intersectionnelle des inégalités de genre sur Internet.

« Il existe une longue histoire de sexualisation, d’infantilisation et de déshumanisation de la participation des femmes à la vie publique », abonde Sahana Udupa. L’anthropologue des médias à la Ludwig-Maximilians-Universität de Munich ajoute que « les recherches politiques et universitaires documentent de nombreux cas de harcèlement sexiste facilité par les technologies ». D’après une enquête Ipsos-BVA, 84 % des victimes de cyberharcèlement sont des femmes. Les streameuses sont « souvent accusées d’être avides, voire d’utiliser leurs charmes, leur physique, pour obtenir plus de dons ou de visibilité », souligne Ketsia Mutombo. Par exemple, la créatrice de contenu Léna Situations, en couple avec le youtubeur Seb la Frite, est régulièrement attaquée sur son physique ou accusée de tromper son compagnon.

Ces fenêtres ouvertes qui exposent les influenceuses

Montages sexuels, « dick pics » non sollicitées, vague de harcèlement… Les influenceuses subissent de nombreuses violences en ligne. « Les femmes sont les principales cibles et la majorité des attaques proviennent d’hommes. Le numérique agit comme un multiplicateur : il donne une portée énorme à des comportements misogynes préexistants », explique Sahana Udupa. Et ces comportements peuvent malheureusement parfois traverser l’écran.

D’abord pour des raisons pratiques. « Les influenceuses s’exposent de manière beaucoup plus intense que les autres femmes. Elles montrent leur intérieur, leurs habitudes, leurs trajets, les lieux qu’elles fréquentent. Les contenus qu’elles produisent permettent de reconstituer facilement des informations sensibles ce qui les rend plus vulnérables », explique Ketsia Mutombo. En 2022, l’influenceuse Caroline Nicoullaud a été victime d’un cambriolage, justement à cause de son exposition. Les voleurs ont utilisé ses vidéos pour obtenir son adresse ainsi que son emploi du temps.

Quand le harcèlement sort de l’écran

Pire encore, « les réseaux sociaux favorisent des relations parasociales extrêmement fortes. Certaines personnes ont l’impression de connaître l’influenceuse, de partager une intimité avec elle, alors que cette relation est entièrement unilatérale », souligne Ketsia Mutombo. En mai dernier, la streameuse Maghla avait expliqué avoir été suivie par un homme jusqu’à son domicile.

Terrifiée, la jeune femme a fini par déménager et s’exprime régulièrement sur sa peur des relations parasociales. « Dans l’imaginaire masculiniste, une femme qui se montre, qui parle, qui réussit, est perçue comme disponible. Les refus, les limites ou l’autonomie sont vécus comme des affronts personnels », explique Ketsia Mutombo. En juin 2025, la créatrice de contenus pakistanaise Sana Yousaf a justement été tuée par un abonné qui n’aurait pas supporté qu’elle refuse ses avances et ses propositions de rencontres. Elle n’avait que 17 ans.

Face à des phénomènes d’une telle violence, les plateformes « doivent mettre en œuvre une modération responsable » et « cesser d’encourager, par leurs algorithmes, les contenus misogynes », martèle Sahana Udupa. La cofondatrice de l’association Féministes contre le cyberharcèlement Ketsia Mutombo encourage, elle, à sensibiliser encore et toujours à « l’égalité des sexes et des genres et à l’intérêt du féminisme ». Tout en accordant, toujours et encore plus de place à toutes ces « femmes épanouies », dans les espaces physiques comme numériques. Une place qu’elles méritent amplement.