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Dopés aux écrans, nos gosses vont-ils tous devenir crétins ?

Régulation des écrans : Dopés au numérique, nos gosses vont-ils tous devenir des « crétins digitaux » ?

SANTÉEmmanuel Macron n’a pas exclu ce mardi « des interdictions » et des « restrictions » dans l’usage des écrans par les enfants
Laure Beaudonnet et Lina Fourneau

Laure Beaudonnet et Lina Fourneau

L'essentiel

  • Lors de sa conférence de presse ce mardi, Emmanuel Macron a annoncé son intention de réguler les usages des écrans par les jeunes.
  • « On a laissé beaucoup de familles sans mode d’emploi. […] Il faut qu’on ait un consensus scientifique, que les scientifiques commencent à nous donner un plan et qu’on éclaire un débat public, qui viendra ensuite », a souligné le chef de l’Etat.
  • Avec le psychiatre Serge Tisseron et le neuroscientifique Michel Desmurget, on fait le point sur la réalité des usages et les effets des écrans sur la santé des plus jeunes.

Les écrans ont la vertu de transformer nos sales gosses en bébés modèles et d’offrir un moment de répit à des parents au bord de la crise de nerfs. Surtout dans le train où on est vite dépassé par l’impatience et les cris stridents d’un enfant. A part soulager les oreilles des adultes, succomber à la tentation de calmer un môme à coups de dessins animés n’a pas beaucoup d’avantages. Sauf si la perspective de voir naître une génération de « crétins digitaux » nous séduit. C’est ce que font craindre les dernières statistiques en France. D’après une étude publiée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en avril 2023, le temps d’écran des enfants est en moyenne de cinquante-six minutes à 3 ans et demi, contre une heure trente-quatre à 5 ans et demi.

De peur de passer pour le mauvais élève, Emmanuel Macron prend désormais le sujet des écrans à bras-le-corps. Lors d’une conférence de presse, ce mardi soir, le chef de l’Etat a annoncé son intention de réguler l’usage des écrans pour « nos enfants », sur la base de préconisations d’experts qu’il a réunis la semaine dernière. Ces derniers devront rendre leur rapport en mars. Des « interdictions » et des restrictions ne sont pas écartées. Quels sont les réels dangers des écrans pour les enfants ? On fait le point.

Les écrans sont-ils vraiment mauvais pour la santé des enfants ?

En 2017, Chamath Palihapitiya, l’ancien dirigeant de Facebook, interdisait à ses enfants d’utiliser « cette merde » [en parlant du réseau social de Meta]. L’aspect délétère des écrans n’est plus (vraiment) un débat. Taïwan distribue désormais des amendes aux parents qui ne contrôlent pas les usages des écrans.

« Les risques les plus solidement avérés sont liés au langage, à la concentration, au sens de la capacité à focaliser les ressources mentales sur une tâche, avance Michel Desmurget, docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’Inserm et auteur de Faites-les lire ! Pour en finir avec le crétin digital (Seuil, 2023). On a des effets sur la santé mentale qui sont bien établis : dépression, anxiété, agressivité. Le fait d’être exposé à des images tabagiques ou d’alcoolisation a un effet important sur le risque de conversion tabagique d’un adolescent ». La santé physique en prend aussi un coup : sédentarité, obésité, sommeil. « En bout de chaîne, les résultats scolaires dépendent des compétences sociales et intellectuelles, du sommeil, de la capacité à être fonctionnel », alerte le neuroscientifique.

Y a-t-il des écrans moins nocifs que d’autres ?

Tablettes, téléphones, télévisions et ordinateurs font partie de notre quotidien, mais aussi celui de l’enfant. En grandissant, ce dernier va découvrir un nouvel usage à chaque étape de sa vie. D’abord YouTube, Netflix et les dessins animés, puis les jeux vidéo pendant l’école primaire, et enfin les réseaux sociaux à l’adolescence. « Il y a un corps d’effets commun à ces activités. Elles sont nuisibles parce qu’elles saturent le cerveau d’informations sensorielles, mais aussi parce qu’elles ont des impacts négatifs sur d’autres activités extrêmement structurantes pour le cerveau », insiste le docteur en neurosciences Michel Desmurget.

Pour autant, tous les écrans ne se valent pas. « Il faut bien distinguer le smartphone du téléphone », remarque le psychiatre Serge Tisseron et auteur de 3-6-9-12 Apprivoiser les écrans et grandir, aux éditions Eres. « Le smartphone est un outil qui donne accès non seulement à un très grand nombre de plateformes. Mais c’est aussi un outil qui rend l’enfant disponible aux nouvelles opportunités. Quand vous offrez un smartphone à votre enfant à ses 10 ans, par exemple, vous ne savez pas à quoi il aura accès quand il aura 12 ans ».

Dans le viseur du psychiatre, l’arrivée de l’application TikTok et son puissant algorithme ont rendu la dépendance des jeunes face aux écrans encore plus problématique. « Les réseaux sociaux se sont diversifiés et les algorithmes fonctionnent de manière beaucoup plus contraignante sur l’ensemble des usagers, pas seulement sur les enfants », souligne Serge Tisseron.

A quel âge peut-on mettre un écran entre les mains d’un enfant ?

« Pas d’écran avant 3 ans », insiste le CSA depuis 2008. En vérité, l’OMS recommande le moins d’écrans possible avant l’âge de 5 ans. On le sait, la surexposition aux écrans compromet toutes les acquisitions. « Les plus jeunes n’arrivent pas à prendre un objet avec leurs doigts parce qu’ils n’ont pas l’habitude, ils ont des difficultés à interagir, à reconnaître les émotions », souligne Serge Tisseron.

Le langage, l’acquisition de la reconnaissance des mimiques font partie des capacités que l’enfant doit acquérir entre 0 et 3 ou 4 ans. « S’il ne les apprend pas au bon moment, il lui sera plus compliqué de les acquérir plus tard », souligne le psychiatre. La limite des trois ans n’a rien de très scientifique. « La mémoire et la capacité des enfants à réclamer des produits interviennent vers 3 ans. Donc, la capacité d’un enfant à être intéressant pour l’annonceur émerge autour de 2 ou 3 ans, ironise Michel Desmurget. Le seuil de 3 ans est un seuil économique. La littérature scientifique ne montre aucune césure à 3 ans. C’est aussi délétère à 4 ans que ça l’est à 2 ».

Et si on accompagne l’enfant dans la consommation des écrans, ça passe ?

« Vous avez déjà regardé un film avec quelqu’un qui vous raconte le film ? Et nos enfants seraient capables d’absorber les deux ? », rétorque Michel Desmurget, pour qui l’idée d’accompagner l’enfant devant son écran est « une hérésie » au niveau cérébral. « Entre 80 et 90 % du temps partagé devant un écran est un temps silencieux ». Le temps passé sur les écrans – même accompagné – expose l’enfant à moins de paroles. « Les entrées langagières sont maximales pour la lecture partagée, environ 900 mots pour vingt minutes ». Devant un écran, on tombe à 300, soit trois fois moins.

De son côté, Serge Tisseron est moins catégorique. « Il faut établir un accompagnement très tôt, parler de ce qu’ils ont vu et ce qu’ils ont fait avec les écrans ». Ce dialogue fait partie de la moitié du travail. « L’autre moitié, c’est de limiter. Il ne faut pas choisir entre parler et limiter, il faut faire les deux », insiste le psychiatre. Cette restriction peut par exemple s’accompagner de téléphones bridés par défaut. « Pour les mineurs, il faut que ces réglages soient les plus protecteurs possibles. C’est ce qu’avait fait Facebook à l’époque ». Toutefois, tout ne repose pas là-dessus. « La grande erreur serait de laisser croire aux parents que, si on bride les téléphones, si on interdit l’accès des enfants à certains programmes, tout va bien se passer. Non, les programmes auxquels ils n’auront pas accès avec les parents, ils y auront accès autrement ».