Numérique : Avec la réélection de Macron, la « start-up nation » rêve de son propre ministère

START-UP NATION Auprès de 20 minutes, la directrice générale de France Digitale, Maya Noël, avance les principaux chantiers à construire sur le numérique pour les cinq années à venir.

Propos recueillis par Lina Fourneau
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Emmanuel Macron lors du conseil national des communautés et des capitales French Tech en septembre 2020.
Emmanuel Macron lors du conseil national des communautés et des capitales French Tech en septembre 2020. — ELIOT BLONDET-POOL/SIPA
  • Emmanuel Macron à peine réélu, le monde du numérique avance déjà de nombreux chantiers à mener pour les cinq années à venir.
  • Au programme : un ministre de plein exercice, une large simplification administrative pour les start-up et une incitation à la formation de nouveaux talents.
  • Maya Noël, directrice générale chez France Digitale, avance quelques pistes pour le prochain quinquennat au micro de 20 minutes.

Ce dimanche, Emmanuel Macron a été réélu président de la République. Si celui-ci se montre très favorable à l’écosystème des start-up, France Digitale invite le chef de l’Etat à initier, dès à présent, plusieurs chantiers importants pour les cinq années à venir. Maya Noël, la directrice générale de la principale association des start-up françaises, propose à 20 minutes quelques pistes pour « redémarrer l’écosystème start-up » et « lui donner une dynamique positive sur ces prochaines années ».

Pendant la campagne électorale, plusieurs associations ont multiplié les appels à destination des candidats pour leur demander de s’emparer davantage des enjeux du numérique. Chez France Digitale, partagez-vous ce constat ?

Pendant cette campagne, chez France Digitale, nous avons beaucoup œuvré dans l’ombre sur le volet du numérique. En octobre dernier, nous avions notamment publié un manifeste avec 37 propositions à destination des candidats, une sorte de boîte à outils sur le numérique. Finalement, les principaux sujets ont été traités et chaque candidat reprenait au moins une de nos propositions dans leurs programmes. Cela concernait des thèmes importants pour les années à venir : la formation, l’attractivité, le recrutement des profils internationaux ou encore la souveraineté et la cybersécurité.

Vous diriez qu’il y a eu une évolution par rapport à l’élection présidentielle de 2017 ?

Oui, il y a cinq ans, le sujet était bien moins présent. Le numérique était alors l’élément différenciant dans le programme d’Emmanuel Macron par rapport aux autres candidats. Mais cette fois, il a été bien mieux traité et a même eu sa place lors du débat de l’entre-deux-tours.

« Notre pays est celui qui produit le plus de start-up et elles croissent », avait souligné Emmanuel Macron pendant sa campagne. Est-ce bien vrai ?

On peut dire qu’il existe une réelle volonté collective de faire évoluer l’écosystème français. Nous avons un secteur très attractif pour les Français, qui a récemment montré sa capacité d’attirer les fonds étrangers et les talents, ce qui lui permet de grandir très rapidement. Toutefois, si nous comparons à l’échelle internationale, nous observons que l’évolution est très similaire chez nos voisins européens. C’est une course contre la montre. Il faut rester sur la même dynamique et soutenir nos efforts.

Pourtant l’écosystème start-up sort de deux ans de crise sanitaire. Le rythme de croissance a-t-il pu se maintenir pendant cette période et après ?

Contre toute attente, la crise sanitaire a accéléré la digitalisation. Bien sûr, cela dépend des secteurs, mais nous observons un effet d’accélération multiplié par trois. Notre secteur a pu s’en sortir et provoquer de véritables changements, notamment quand on prend l’exemple de Doctolib. Par ailleurs, il est intéressant de voir que la digitalisation a été très acceptée par le grand public rendant le numérique omniprésent dans notre quotidien. Trois Français sur quatre ont au moins un outil du numérique. Par exemple, l’émergence d’Open Class room montre que le télétravail et la formation à distance ont été de mieux en mieux acceptés par les Français.

Si le numérique a pris plus de place dans le débat public, il n’est représenté pour le moment que par un Secrétariat général, appartenant aux ministères de l’Économie et à la Cohésion des Territoires. Souhaiteriez-vous plus de place dans le nouveau gouvernement ?

« Dans les recommandations émises dès le mois d’octobre, nous demandons en effet la création d’un ministère du Numérique. Pour nous, c’est important car le numérique est présent partout. L’innovation va pouvoir répondre à des problèmes transversaux, qui concernent différents ministères : la santé par exemple ou les mobilités. Cette idée permettrait de consolider les politiques publiques qui ont déjà été amorcées depuis une dizaine d’années, qui ont été accélérées et qui vont pouvoir être représentées à travers une même personne au gouvernement.

Admettons que ce nouveau ministre du Numérique arrive à son poste, quel est son premier chantier à mettre en place lors de ce nouveau quinquennat ?

Le premier chantier attendu est celui de la simplification administrative. Aujourd’hui, les principales contraintes que subissent nos start-up sont de l’ordre administratif. Il y a beaucoup de normes et de législations qui les impactent. Ce sont des réglementations inadaptées, chronophages et coûteuses pour les entreprises qui viennent de se lancer. Il est nécessaire de s’adapter aux start-up, avec des délais plus rapides.

Dans le domaine du numérique en particulier, on évoque souvent le phénomène de fuite des cerveaux. Comment garder les talents en France et rendre le pays plus attractif ?

C’est un autre chantier très important selon nous. Nous avons un véritable besoin de talents pour pouvoir répondre à la demande croissante des entreprises qu’on représente. Il faut accélérer la formation, en lui donnant bien plus de moyens. Cela passe par la formation de professeurs qui manquent considérablement, notamment en informatique. Mais l’attractivité passe également l’étranger, favorisé par le développement du visa French tech [une procédure simplifiée pour les investisseurs, fondateurs et collaborateurs de start-up non européens N.D.L.R.]. Le problème, encore une fois, c’est l’image que peut renvoyer la France à l’étranger avec le côté un peu fastidieux de l’administratif. Il faudrait désormais développer des solutions d’accès facilitées.

Le nouveau gouvernement peut-il anticiper de nouvelles mesures pour aider au développement des start-up ?

Bien évidemment. En parallèle d’avoir des talents, ce qu’elles cherchent, c’est de faire du chiffre d’affaires et trouver des clients. C’est le nerf de la guerre pour les entreprises. C’est aussi un sujet sur lequel on milite : la facilitation à l’accès de la commande publique. Ça ouvrirait de plus grands budgets aux start-up, tout en faisant la promotion des outils français. Mais nous aurions besoin pour cela de faciliter l’accès à la commande publique par des critères imposés aux start-up, des critères de chiffres d’affaires minimum moins importants par exemple. Quand on interroge les start-up sur notre écosystème, elles sont plus de 80 % aujourd’hui à dire que l’accès à la commande publique est extrêmement restreint et quasiment inatteignable pour elles.

Pendant la campagne, Emmanuel Macron a souvent lié le numérique à l’Europe, notamment en militant pour un « Google européen ». Pourquoi sont-ils aussi dépendants ?

« Le numérique se fait beaucoup au niveau européen. Là dans l’actualité récente, il y a tout une discussion autour du Digital market act (DMA) et Digital services act (DGS), qui ont pour objectif de réguler la place prédominante que peuvent avoir certains GAFAM et autres entreprises qui ont une place si hégémonique qu’elles ne laissent pas d’autres entreprises émerger. L’idée est de pouvoir réguler l’entrave à la concurrence et ça ne peut se faire qu’au niveau européen. Si on arrive à créer un marché unique en Europe, ça nous facilitera la tâche face à des concurrents américains qui ont un marché très important, avec une seule législation et une seule langue. Nous avons déjà des années de retard et si nous voulons les rattraper, il va falloir réguler mais de manière intelligente. Il y a eu des essais qui ont été faits avec une taxation sur les GAFAM, mais ça se répercute aussi sur nos start-up, qui sont elles-mêmes clientes des GAFAM. Il y a une nouvelle réflexion à fournir. »

Question d’actualité maintenant, la semaine a été marquée par le rachat de Twitter par Elon Musk. Craignez-vous un futur manque d’indépendance des entreprises du numérique ?

« Cela fait écho à ce que nous disions plus tôt sur les réglementations en cours contre les GAFAM. Aujourd’hui, nous avons effectivement des acteurs qui sont devenus des géants du numérique et qui ont une position ultra-dominante sur les marchés. Nous, notre objectif, c’est de proposer des alternatives et des contre-pouvoirs. Il faut impérativement investir pour cela dans des outils français et européens. »