Présidentielle 2022 : On en est où de la « start-up nation » d’Emmanuel Macron ?

INNOVATION Le président avait fait du développement de l'économie numérique et de l'innovation française une priorité

Nicolas Camus
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Le siège de la Start-Up Skello, lauréate du programme d'accompagnement French Tech 120, le 11 février 2022.
Le siège de la Start-Up Skello, lauréate du programme d'accompagnement French Tech 120, le 11 février 2022. — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA
  • Les start-up françaises ont connu une forte croissance ces dernières années et attirent de plus en plus d’investisseurs.
  • Les mesures prises lors du quinquennat d’Emmanuel Macron ont aidé, mais il ne faut pas oublier que le mouvement a été lancé bien avant son élection.
  • Dans le cadre de la campagne pour la présidentielle, le numérique est présent dans « tous » les programmes, salue Maya Noël, directrice générale de l’association France Digitale, qui a invité les candidats lors d’un événement cette semaine.

Juin 2017. Tout juste élu président, Emmanuel Macron se rend au salon VivaTech de Paris, qui se veut l’équivalent français du célèbre CES (Consumer Electronics Show) de Las Vegas. Il arpente les allées des heures durant et termine par un vibrant hommage à « la France hyper-innovante », celle qui entreprend sans se fixer de limites et qu’il entend booster à coups de baisses d’impôts et de réductions de charges. La dernière partie est prononcée en anglais. Evidemment. C’est le moment où le nouveau chef de l’État appelle de ses vœux la naissance d’une « start-up nation ».

Le gimmick lui est resté collé à la peau. Et même si le Covid-19 puis l’escalade russe vers la guerre en Ukraine l’ont éloigné de cette image, et qu’il a décidé de parler réforme des retraites et redevance audiovisuelle pour son entrée officielle dans cette campagne, Emmanuel Macron ne manque jamais une occasion de saluer la santé des jeunes pousses françaises. Comme en janvier, avec l’annonce de la 25e « licorne » tricolore – une start-up dont la valorisation atteint au moins 1 milliard de dollars. Un objectif qu’il avait fixé en 2019 quand il n’y en avait que cinq et qui a été atteint avec trois ans d’avance. Cerise sur la roadmap, une 26e a encore gonflé les rangs depuis – Spendesk, une plateforme qui permet de centraliser toutes les dépenses des salariés d’une entreprise.



Alors, elle est pas belle, la start-up nation ? Mais si, ma bonne dame, l’écosystème se porte comme un charme. Les start-up ont levé 11,6 milliards d’euros en 2021, soit une progression de 115 % par rapport à 2020 (5,4 milliards), selon le dernier baromètre du cabinet EY. D’après cette même référence, on compte aujourd’hui 27.000 jeunes pousses, contre 9.400 en 2016. Elles ont créé au total près d’un million d’emplois, et en créeront 250.000 de plus d’ici à 2025, selon les prévisions. Un dernier chiffre pour la route : un Français sur quatre utilise les services d’au moins une licorne chaque semaine (Doctolib, Blablacar, Lydia, Deazer, etc.).

Ce dynamisme, on doit bien l’avouer, saute aux yeux lorsqu’on arrive dans les locaux de PayFit. La jeune boîte parisienne, qui propose depuis 2016 des outils de gestion de la paie et des ressources humaines à des TPE et PME, a rejoint le club des licornes tout début janvier, après une levée de 250 millions d’euros grâce à un fonds américain. Elle a pris ses quartiers l’année dernière dans le 8e arrondissement, à deux pas de la gare Saint-Lazare, dans ce qui était autrefois un immense hangar où l’on réparait des trains. Entièrement rénovés, les bureaux aux immenses verrières s’étendent sur deux étages et reflètent assez bien l’image que l’on se fait de ce genre d’endroit où l’on parle « à date » d’investissements « late-stage » (qui interviennent à partir du deuxième tour de table) ou de « scalabilité » (capacité à évoluer). Les résultats financiers sont affichés en temps réel au-dessus des portes, les employés, dont la moyenne d’âge doit à peine atteindre 30 ans, naviguent entre bureaux ouverts, « phone box » et canapés cosy, quand ils ne font pas une petite pause sieste ou baby foot.

Les nouveaux locaux de PayFit, rue de Saint-Pétersbourg à Paris.
Les nouveaux locaux de PayFit, rue de Saint-Pétersbourg à Paris. - PayFit

Thomas Jeanjean nous accueille dans une vaste salle de réunion. A 44 ans, dont 20 passés dans la tech, cet ancien de chez Criteo (leader mondial dans le domaine du ciblage publicitaire en ligne) au « profil papy » – c’est lui qui le dit – a été recruté en juin dernier au poste de COO (Chief Operating Officer, « directeur des opérations » en VF) pour « faire passer l’entreprise à l’étape d’après ». « On a 6.000 clients, on est présent dans quatre pays [France, Allemagne, Royaume-Uni, Espagne]. On va encore embaucher 400 personnes cette année, ce qui fait qu’on sera plus de 1.000, énumère-t-il. On connaît une croissance très forte et on a devant nous un marché monstrueux, puisqu’on peut potentiellement répondre aux besoins de millions de petites entreprises. »

« Un enjeu économique stratégique »

L’objectif de PayFit est d’offrir à ces petites structures les mêmes outils RH que les plus grandes, malgré des moyens humains par définition plus limités, permettant à leurs salariés d’avoir accès aux accompagnements nécessaires à leur bien-être et leurs performances. « C’est un aspect souvent compliqué à gérer pour ces entreprises. Les aider, ça fait sens, parce qu’elles représentent, selon moi, l’économie vraie », explique Thomas Jeanjean.

« Les start-up ont créé des services accessibles et populaires, utilisées massivement. Elles sont devenues un enjeu économique stratégique », se félicite Maya Noël, directrice générale de France Digitale, une association représentant plus de 1.800 entrepreneurs et investisseurs du numérique français. Preuve en est, la structure a vu cinq candidats et candidates à la présidentielle (Yannick Jadot, Anne Hidalgo, Valérie Pécresse, Eric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan), ainsi que les représentants d’Emmanuel Macron et de Jean-Luc Mélenchon défiler à son événement sur l’économie numérique, de l’entrepreneuriat et de l’innovation, mercredi dernier. « En 2017, le numérique n’était présent que dans quelques programmes. Aujourd’hui, il l’est dans tous », salue la dirigeante.



C’est là qu’il faut en finir avec un raccourci assez répandu. Les start-up n’ont pas poussé comme par magie grâce à l’arrivée d’un président quadra qui porte parfois le costume sans la cravate et utilise des mots anglais dans ses phrases. Le mouvement, balbutiant dans les années 2000, a fortement accéléré lors du quinquennat de François Hollande. La Banque Publique d’Investissement (BPI), chargée spécifiquement de financer la croissance des entreprises françaises, a été créée fin 2012, puis la ministre de l’Economie numérique, Fleur Pellerin, a lancé l’opération « French Tech » en 2013. Objectif : « Faire de la France un des pays les plus attractifs au monde pour les start-up qui veulent se lancer et partir à la conquête des marchés internationaux. » Rien que ça.

Les gouvernements Philippe puis Castex ont poursuivi sur la lancée avec, par exemple, le vote de la loi Pacte en 2019 contenant six mesures destinées aux start-up et la mise en place d’un dispositif appelé « initiative Tibi », pour inciter les investisseurs institutionnels (banques ou compagnies d’assurance) à mettre de l’argent lors des tours de table. Car il était apparu que pour lever des fonds supérieurs à 40 millions d’euros, les jeunes pousses françaises devaient bien souvent faire appel à des capitaux étrangers. « Oui, il y a clairement un volontarisme politique sur le dernier quinquennat, mais ce sont tous les efforts successifs depuis 2010 qui expliquent ce succès, dit Maya Noël. Et puis c’est une tendance générale, pas seulement française. » Si les montants investis dans les start-up ont doublé en France l’année dernière, ils ont suivi la même tendance, voire un peu mieux, en Allemagne et au Royaume-Uni.

Des investisseurs pour tous les stades de développement

En réalité, la France est seulement en train de rattraper son retard sur ses voisins européens – sans parler des extraterrestres de la Silicon Valley. Mais elle commence à avoir son rond de serviette dans ce marché mondial. 130 start-up françaises étaient présentes au dernier CES en janvier, deuxième contingent le plus important derrière les Etats-Unis. « Il y a tout un marketing réalisé autour de l’entreprenariat français qui a vraiment aidé toutes les boîtes qui se sont lancées à partir de 2014, 2015 à se déployer », estime Alexandre Martin. Le trentenaire sait de quoi il parle : il a fondé Colonies avec deux amis en 2017. Sa société propose un nouveau concept d’habitation, à mi-chemin entre l’hôtel et la coloc. Les clients, principalement des jeunes travailleurs, louent une chambre ou un studio dans une sorte de résidence donnant accès à de grands espaces communs et des services comme une salle de sport, un jacuzzi, un jardin ou un rooftop, selon les endroits.

Grâce à plusieurs levées de fonds, Colonies est désormais présente en Ile-de-France, à Lille, Marseille, Bordeaux, Toulouse et Berlin, en attendant Lyon, Nantes, Montpellier et Bruxelles dans les prochaines semaines. « Tous les investisseurs dont on a besoin pour financer les différents stades de développement [capital-risque au départ, capital-développement ensuite] sont là désormais. Ils ne l’étaient pas avant, il y avait une sorte de plafond de verre car c’était compliqué d’aller chercher de gros investisseurs, dit-il. Aujourd’hui, vous avez tous les fonds européens et américains présents sur la place de Paris et que vous pouvez solliciter. C’est là un des gros changements de ces dernières années. » « Il y a quinze ans, ça aurait été compliqué de créer PayFit, confirme Thomas Jeanjean. Pas sûr qu’on aurait trouvé de quoi lever de l’argent aussi facilement. »

La guerre des talents

Il reste toutefois beaucoup de choses à faire pour poursuivre cette ascension. En ce moment, la guerre fait rage pour débaucher des « talents », comme on dit dans le milieu. « Le principal frein au développement aujourd’hui, c’est trouver les bons, observe Maya Noël, la DG de France Digitale. Il y a une grosse tension sur le marché, car il y a énormément de demandes et les compétences qui évoluent très vite. » C’est sur la formation aux nouveaux métiers du numérique (les profils de développeurs produits, d’analystes de données et de commerciaux sont les plus recherchés aujourd’hui) qu’il faut mettre le paquet, insistent nos interlocuteurs. Mais « on ne peut pas se contenter d’attendre que la prochaine génération arrive et soit prête, on a des besoins immédiats », clame Maya Noël. Elle préconise notamment une simplification de l’actionnariat salarié, « un vrai levier quand on n’a pas les moyens de s’aligner au niveau salaires », et la mise en place d’outils pour faire venir plus facilement des talents de l’étranger. Le « visa French tech », mis en place fin 2016, a permis d’amorcer la pompe mais son cadre est devenu trop étroit.

Voilà les enjeux du prochain quinquennat, avec ou sans Emmanuel Macron. Car le milieu de la start-up n’en est pas à porter des t-shirts « avec vous » pour soutenir la réélection du sortant. « Ce qui était le plus important, au-delà de la personne, de l’image de la jeunesse, c’était les faits, résume Thomas Jeanjean. La French Tech avait déjà démarré, ce qui nous a surtout importé, c’était de voir si on allait encore accélérer. Ça a été le cas. Pour nous, de l’intérieur, sa "start-up nation" n’a pas été qu’un effet de manche. Mais si demain un autre président arrive, plus vieux et avec un autre langage, s’il poursuit tout ça, c’est bien aussi. » Le « papy » de la tech n’est pas inquiet. « On va voir ce que donne la campagne, mais il n’y a aucune raison que ça s’arrête », assure-t-il en souriant.