Présidentielle 2022 : Souveraineté numérique, démantèlement de Facebook… Avec les réseaux sociaux, Macron et Le Pen croient à la magie

CAMPAGNE 2.0 Les deux candidats se sont positionnés en faveur de la souveraineté numérique, mais à quel prix ? Philippe Latombe, auteur d’un rapport parlementaire sur le sujet, apporte son éclairage

Lina Fourneau
Une jeune fille sur son téléphone devant les affiches des deux finalistes à la présidentielle
Une jeune fille sur son téléphone devant les affiches des deux finalistes à la présidentielle — Francois Mori/AP/SIPA
  • Sur le thème des réseaux sociaux, les deux finalistes de la présidentielle appellent à plus de souveraineté numérique.
  • Cela passerait par la fin des réseaux sociaux américains ou chinois et la création d’une plateforme française.
  • Est-ce vraiment possible ? 20 Minutes a posé la question à Philippe Latombe, député et auteur d’un rapport parlementaire sur la souveraineté numérique.

A l'approche du second tour de la présidentielle, les deux finalistes ont tenté de s’emparer d’un thème majeur : le numérique. Un coup de baguette magique par-ci, un autre par-là, Emmanuel Macron et Marine Le Pen se sont essayés à trouver plusieurs remèdes pour un sujet qui concerne (presque) tout le monde : l’ usage des réseaux sociaux.

Le tour le plus flagrant a sans doute été effectué lors de la longue interview accordée à nos confrères du Point, le 12 avril, par le président sortant. Interrogé sur la question de la régulation des réseaux sociaux, Emmanuel Macron l’a décrite comme « une vraie aventure politique et démocratique », qu’il juge « nécessaire ». Se positionnant contre le monopole des plateformes américaines, Emmanuel Macron a défendu la création d’un réseau social Made in France, voire européen. « Il ne faut pas hésiter à envisager le démantèlement de ceux qui sont en situation de monopole et réguler », ajoute-t-il. Le candidat pose ici la question de la souveraineté numérique, un sujet également avancé par son adversaire Marine Le Pen.

La souveraineté numérique, « c’est pouvoir choisir entre deux solutions »

Mais autour de ce large thème, aucun des deux candidats ne semble réellement expliciter comment arriver à la souveraineté numérique un jour. Pour mieux le comprendre, 20 Minutes a rencontré Philippe Latombe, député (Modem) et auteur d’un rapport parlementaire sur la souveraineté numérique, publié en juin 2021. « Je reste sur ma faim », avoue d’emblée notre interlocuteur, après avoir découvert les propositions des deux candidats.

« Marine Le Pen voudrait que si on est Français, on achète français. Ça ne pose pas de problème quand on a un bon niveau pour développer nos produits. Mais quand on ne l’a pas, comment fait-on ?, interroge le parlementaire Pour être assez caricatural, la souveraineté numérique, c’est pouvoir choisir entre deux solutions : j’ai une solution américaine, facile à utiliser pour l’utilisateur et très puissante, puis une solution française ou européenne, de moins bonne qualité, mais qui pourrait s’améliorer dans le temps ».

Un réseau social tricolore, oui, mais pas tout de suite

Développer un réseau social français ne serait pas possible en l’état, concède le député. « Cela nécessite des développements technologiques tels qu’on ne pourrait pas tout miser sur le réseau français tout de suite ». Pourtant, des plateformes françaises ont bel et bien vu le jour, à l’instar de Yubo, créée en 2015. Mais elle reste très peu connue dans l’Hexagone et s’est majoritairement développée outre-Atlantique. « Cela s’explique par la force d’attraction très importante des Etats-Unis. C’est le principe du cercle vertueux : les Américains ont une avance technologique, donc ils attirent des talents ».

On en arrive aux deux propositions du député à destination du prochain président de la République : former davantage de talents tout en développant l’écosystème numérique. Sur le premier point, Philippe Latombe regrette le retard pris ces dernières années dans la formation. « Nous avions beaucoup d’avance là-dessus, mais nous en avons perdu beaucoup. En France, nous avons des écoles d’ingénieurs qui forment des élèves d’un très haut niveau dans le domaine du numérique, de l’intelligence artificielle ». Sur le second point, Philippe Latombe estime qu’il faudra « que l’Etat et les collectivités fassent davantage confiance à l’écosystème par le biais de marchés publics, plutôt que de subventions ».

Pas de démantèlement, mais des sanctions

Faudrait-il également favoriser l’écosystème en activant « un démantèlement » des réseaux sociaux américains en France, comme le propose Emmanuel Macron ? « Non, car le système a toujours peur du vide », rétorque Philippe Latombe. Pour retirer Facebook ou Twitter de l’échiquier, encore faudrait-il que des réseaux sociaux plus locaux aient été développés entre-temps. Mais pas seulement. « Démanteler une entreprise comme Meta [anciennement Facebook, qui regroupe Facebook, Instagram et WhatsApp] est une procédure très particulière, où on doit pouvoir justifier d’un abus de position dominante ou d’une règle d’anti-concurrence. Nous ne pourrions pas le mettre en place en Europe parce que c’est une entreprise américaine », juge-t-il. « La meilleure des solutions, c’est d’appliquer le Règlement général sur la protection des données (RGPD) jusqu’au bout. Cela permettrait de dire à Facebook "Désolé, mais tu n’es plus dans les clous donc il faut sanctionner". Sauf qu’il faudrait sanctionner avec un montant qui fait mal aux comptes, pas seulement à hauteur de 50 millions d’euros ».

Si le député salue les efforts du président sortant sur le sujet, il soulève une incohérence principale dans les propositions d’Emmanuel Macron. « Son programme est très centré sur l’économie du numérique, mais pas assez sur la partie des valeurs et des droits à imposer dans nos pays ». Et d’inviter le futur chef de l’Etat à « anticiper de futures décisions judiciaires qui obligeront l’Etat à revoir ses positions sur un certain nombre de sujets dans le numérique. »

L’éternelle question de l’anonymat sur les réseaux sociaux

Dans l’interview accordée au Point, Emmanuel Macron a également appelé à mettre fin à l’anonymat sur les réseaux sociaux. Un sujet qui revient souvent sur le devant de la scène numérique. La question du pseudonymat avait plus tôt été discutée au Parlement, mais rejetée par la suite. « La levée de l’anonymat ne pouvait s’envisager sans étudier les conséquences sur la liberté d’expression », expliquaient alors les parlementaires. De son côté, le secrétaire d’Etat au Numérique, Cédric O avait décrit « la question de l’anonymat » en ligne comme un « un très mauvais combat ». « La police et la justice ont les moyens de les retrouver et de les sanctionner », avait-il déclaré.

Que dit le programme de Marine Le Pen sur la question ? Dans une interview donnée aux Numériques, Jean-Lin Lacapelle, chargé du volet numérique de sa campagne, avait assumé prendre le poids des méfaits des réseaux sociaux, sans pour autant annoncer de mesures restrictives. « L’État ne peut être derrière chaque personne lorsqu’elle utilise l’informatique : ce sont les citoyens qui doivent, en dernière analyse, adopter un comportement responsable vis-à-vis du numérique », estimait alors le politique.