« C'est l’un des réseaux sociaux les plus safe » C’est quoi Yubo, l’appli française pour ados qui intéresse Zuckerberg et Bezos ?

MADE IN FRANCE L’appli française Yubo, destinée aux ados, ambitionne de devenir l’un des réseaux sociaux les plus suivis dans le monde. Mais se heurte aujourd’hui à l’épineuse problématique du contrôle des contenus en ligne

Hakima Bounemoura

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Le réseau social français a annoncé une levée de fonds de 11,2 millions d'euros.
Le réseau social français a annoncé une levée de fonds de 11,2 millions d'euros. — Yubo
  • L’appli française Yubo, destinée aux ados, vient de réaliser une levée de fonds de 11,2 millions d’euros. De grands noms de la Silicon Valley, comme Village Global (Zuckerberg, Bezos) ont misé sur le petit frenchy.
  • « Yubo vise la génération Z, les personnes nées à la fin des années 90, une génération hyper connectée qui passe plus de temps en ligne que hors ligne », explique Sacha Lazimi, co-fondateur du réseau social.
  • Comme Facebook, Snap ou TikTok, l’appli se heurte à l’épineuse problématique du contrôle des contenus en ligne. Mais Yubo considère « être l’un des réseaux sociaux les plus safe du monde ».
  • « Aujourd’hui, il est tout simplement impossible de modérer des contenus diffusés en direct », estime Fabrice Epelboin, spécialiste des réseaux sociaux.

« Fais-toi de nouveaux amis ! » C’est le slogan de Yubo, l’application de discussions en live très prisée des adolescents, dont vous entendrez sûrement parler en 2020. Créé par trois étudiants français en 2015, le réseau social (auparavant connu sous le nom de Yellow) souhaite aujourd’hui prendre un nouveau virage, pour désormais jouer dans la cour des grands. L’appli made in France vient tout juste de réaliser une levée de fonds de 11,2 millions d’euros pour soutenir sa croissance à l’international, et accélérer le développement technologique de sa plateforme. De grands noms de la Silicon Valley, comme Village Global qui compte parmi ses investisseurs  Mark Zuckerberg (Facebook) et Jeff Bezos (Amazon), ou encore Sweet Capital (Candy Crush) ont ainsi misé sur le petit frenchy.

« Yubo vise la génération Z, les personnes nées à la fin des années 90, une génération hyper connectée qui passe plus de temps en ligne que hors ligne », explique Sacha Lazimi, co-fondateur du réseau social, qui ambitionne d’être l’un des leaders du secteur dans les prochaines années. Mais pour attirer davantage d’utilisateurs, Yubo doit d’abord redorer son image. Car le réseau social n’a pas très bonne réputation en France. « Il y a quelques mois, l’appli a fait l’objet d’une avalanche de critiques en raison de nombreuses dérives signalées sur sa plateforme », explique Jérémie Mani, président de Netino, et spécialiste de la modération en ligne. La plateforme a été accusée d’avoir laissé prospérer des faits de harcèlements et d’avoir laissé circuler des nudes, des photos d’ados dénudés. Comme Facebook, Snapchat ou TikTok, Yubo se heurte à l’épineuse problématique du contrôle des contenus en ligne.

Le « Tinder » des adolescents ?

Yubo se différencie de ses concurrents par son fonctionnement basé sur l’échange en live vidéo, « et non sur le partage de contenus comme peuvent le faire Facebook ou Twitter », détaille Sacha Lazimi. L’autre grande fonctionnalité de l’appli, c’est le swipe [balayage de l’écran] pour connecter les utilisateurs entre eux. « C’est un peu le même principe que sur l’appli de rencontres Tinder : des profils défilent sous vos yeux avec un prénom, un âge, une ou plusieurs photos. Et si deux utilisateurs se likent [on appelle ça un match], ils peuvent échanger par messages privés », nous explique Sarah, collégienne âgée de 14 ans, qui utilise régulièrement l’appli « pour parler avec des gens qu’elle ne rencontrerait pas dans la vie de tous les jours ».

Mais ces fonctionnalités, qui ont fait le succès de l’appli, (utilisée par plus de 25 millions d’utilisateurs dans le monde), ont fait l’objet ces derniers mois de très nombreuses critiques. Le quotidien australien Sydney Morning Herald a qualifié l’an dernier Yubo de « Tinder pour ados à la sécurité épouvantable ». En France, c’est le témoignage de Nora Bussiny, surveillante dans un lycée, qui a mis le feu aux poudres. Elle a expliqué en février dernier que « les garçons n’utilisaient l’appli que pour « chasser » des filles et leur réclamer des nudes ». Le youtubeur « Le Roi des rats » a également dénoncé les dérives de l’appli, après avoir créé un faux profil pour se faire passer pour une ado. En quelques heures, il explique avoir reçu des centaines de messages provenant quasi exclusivement de garçons, et parfois d’hommes bien plus âgés, essayant de le convaincre d’envoyer des photos à caractère sexuel.

« Nous sommes capables de détecter si un utilisateur se met en sous-vêtement durant un live »

L’équipe de Yubo assure aujourd’hui avoir corrigé « ces dysfonctionnements ». « Nous avons noué un partenariat avec Yoti, une entreprise spécialisée dans l’identité numérique. Et nous avons énormément renforcé notre politique de modération. Si bien qu’aujourd’hui, nous considérons être l’un des réseaux sociaux les plus safe du monde », affirme le co-fondateur de l’application. Yubo a en effet mis le paquet « côté sécurité », et se vante aujourd’hui d’avoir des règles de modération très strictes, plus poussées que chez ses concurrents. Des modérateurs « agissent 24h/24 et sept jours sur sept », des algorithmes sont également chargés de repérer les contenus interdits, et toutes les photos de nudité, même partielle, sont aujourd’hui prohibées, explique l’équipe de Yubo.

« Durant les live vidéo, les utilisateurs sont désormais surveillés par des algorithmes sémantiques et visuels visant à détecter les comportements interdits en temps réels. Nous sommes ainsi capables de détecter si quelqu’un se met en sous-vêtement dans un groupe de discussion », détaille Sacha Lazimi. Impossible également de tricher sur son âge ou sur son identité, nous assure le co-fondateur de l’appli. « Notre système de vérification de profils repose sur plusieurs niveaux. En cas de doute, une pièce d’identité est exigée pour procéder à la création du compte », ajoute-t-il.

Pour redorer son blason, la plateforme a également fait appel aux meilleurs experts internationaux pour constituer son safety board. Et a noué des partenariats avec des associations spécialisées dans la lutte contre le cyber-harcèlement aux quatre coins du monde. En France, le réseau social va bientôt adhérer à la plateforme Point de Contact, qui permet de signaler les contenus illicites sur Internet. Et collabore actuellement avec l’association e-Enfance. « C’est un réseau social qui fait de la modération pro-active, ce qui n’est pas le cas de toutes les autres plateformes. Ses dirigeants ont le réel souci de mettre à profit leurs investissements et les avancées technologiques au profit de la sécurité de leurs utilisateurs », affirme Justine Atlan, la présidente de l’association qui lutte contre les cyber-violences.

« Les plateformes spécialisées dans le live vidéo sont immodérables »

Pour beaucoup d’experts, les promesses concernant la modération en temps réel des contenus en ligne ne sont que des effets d’annonce. « Le cœur de la dynamique de Yubo, c’est le live. Aujourd’hui, il est tout simplement impossible de modérer des contenus qui sont diffusés en direct. Ceux qui prétendraient le contraire ne seraient pas crédibles une seule seconde. Par définition, une plateforme safe ne peut pas exister aujourd’hui, ce serait de la pure science-fiction », explique Fabrice Epelboin, enseignant à Sciences Po et spécialiste des réseaux sociaux. « Même les plus grands qui ont des budgets colossaux, comme Facebook, n’y parviennent pas. Souvenez-vous de la tuerie de Christchurch ! Les algorithmes, et d’une manière générale l’IA, ne sont efficaces que s’ils accompagnent de grosses équipes de modérateurs humains. Ce qui ne semble pas être le cas de Yubo », précise l’expert des réseaux sociaux.

Concernant le contrôle de l’identité des utilisateurs, là aussi, le risque zéro n’existe pas. « Même s’ils ont fait des progrès, et mis en place des process spécifiques, il est impossible de vérifier le profil de tous les individus qui interagissent sur une plateforme. Le risque de tomber sur un pervers sexuel, ou un pédophile est toujours réel », ajoute Jérémie Mani, président de Netino. « Les plateformes spécialisées dans le live vidéo, comme Périscope [souvent mis en cause pour la diffusion de viols ou suicides en direct], sont tout simplement immodérables », ajoute le spécialiste de la modération en ligne. « Il y a toutefois un effort dans le contrôle des contenus et dans la responsabilisation des utilisateurs qui est intéressant chez Yubo », et qui dans les années à venir, pourrait se révéler payant…