« LREM et le Modem ont tous deux à gagner à montrer des désaccords », selon le politologue Stéphane Rozès

INTERVIEW Pour le politologue Stéphane Rozès, contrairement aux apparences, le vote Modem contre un article clé du projet de loi de sortie de crise sanitaire fait les affaires de la majorité 

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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L'Assemblée nationale a voté une première fois non contre un texte déterminant pour la sortie de crise sanitaire
L'Assemblée nationale a voté une première fois non contre un texte déterminant pour la sortie de crise sanitaire — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
  • Ce mardi soir, l’Assemblée nationale a voté contre un article déterminant du projet de loi de sortie progressive de l’état d’urgence sanitaire.
  • Un « non » acquis notamment par un refus du Modem de suivre LREM.
  • Pour le politologue Stéphane Rozès, ces tensions seront bénéfiques pour la majorité parlementaire.

Stupeur en Macronie. Ce mardi soir, et contre toute attente, l’Assemblée nationale a voté contre l’article clé du projet de loi de sortie progressive de l’état d’urgence sanitaire, comprenant notamment le « pass sanitaire ». Un « non » qui doit beaucoup au Modem, ayant lâché La République En Marche (LREM) pour massivement voté contre. « Il n’y a pas eu de dialogue et d’écoute » sur « les lignes rouges » du texte, au sein de la majorité, a expliqué Philippe Latombe (Modem), soulignant l’unanimité de son groupe contre l’article.

Un second vote a eu lieu dans la soirée, permettant au texte de passer. Mais les tensions apparues entre le Modem et LREM sont-elles le signe d’une crise entre les deux partis ? Pour Stéphane Rozès, politologue et président de CAP (Conseils, analyses et perspectives), ce mini-drame fait au contraire les affaires des deux partis.

Peut-on parler d’une crise politique au sein de la majorité après les évènements d’hier ?

Parler de crise est sans doute un peu exagéré, il s’agit plutôt de dissensions sur des visions politiques très spécifiques. Depuis le début, le Modem fait entendre au sein de la majorité parlementaire une petite musique acceptée par Emmanuel Macron dans la mesure où François Bayrou lui avait apporté une aide non négligeable lors de la présidentielle de 2017. Grâce à ce soutien, nécessaire également en 2022, le Modem a réussi à avoir une représentation parlementaire tout à fait avantageuse qui lui permet de faire entendre sa voix. Il n’y a pas une volonté délibérée de se distinguer sur tous les sujets, mais là il s’agit d’une divergence autour des thèmes de liberté collective et individuelle, donc suffisamment importants pour se démarquer.

Le Modem est une famille centriste qui a toujours eu une approche humaniste européenne, il était important que les députés soient en raccord avec cette ligne. Je ne parlerais pas d’une crise, mais l’expression d’une différence. Il y a d’autres motifs de distinction et de désaccord plus important entre LREM et le Modem, comme la proportionnelle par exemple, un des chevaux de bataille du parti de François Bayrou. Mais l’heure n’est pas à la crise. François Bayrou a un travail à accomplir qui nécessite du calme et la situation est suffisamment singulière et instable politiquement avec le coronavirus pour que le Modem en rajoute.

Le Modem avait menacé de ne pas voter le texte, menace qui semble ne pas avoir été prise en compte par LREM avant son exécution. Le Modem s’est-il affirmé ?

On peut parler d’une affirmation de soi. Le Modem a les moyens politiques pour se faire entendre, il aurait tort de s’en priver. Mais pour LREM, ce n’est pas très grave, le vote a été gagné quelques heures seulement après. Chaque parti a sauvé la face : le Modem en montrant qu’il disposait d’un poids politique important, LREM en voyant son projet de loi finalement adopté. Les tumultes politiques éventuels ont rapidement été désamorcés.

La majorité en sort-elle diminuée ?

Non, au contraire, c’est un double coup gagnant, car la majorité soigne deux reproches habituels dans la Ve République pour les formations au pouvoir. L’impression qu’il n’y a pas de débat et que les députés sont des suiveurs sans réflexion et le sentiment d’être gouverné par des technocrates au pouvoir coupé du monde. Le Modem apporte non seulement une contradiction passagère au sein de la majorité, qui donne l’image d’un débat et d’une opposition, mais également une nuance politique avec un socle plus traditionnel et plus proche du terrain, ce qui manque parfois à En Marche. LREM va sortir affaibli par les régionales, l’image même de la Macronie avec les « giles jaunes » et le début de la gestion pandémique n’est pas très bonne dans le pays, l’idée qu’il puisse y avoir des débats et des désaccords au sein de la majorité, des visions plus humanistes que d’autres, fait bel et bien les affaires de tout le monde. LREM et le Modem ont tous deux à gagner à montrer des désaccords.