TikTok : Vidéos virales, influenceuses… Comment l’extrême droite se lance sur la plateforme pour séduire les jeunes

POLITIQUE De nombreux comptes d’extrême droite ont fleuri ces derniers mois sur la plateforme de vidéos ludiques, très prisée des jeunes

Hakima Bounemoura

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Avant que son compte ne soit suspendu, Estelle RedPill était suivie sur TikTok par plus de 120.000 abonnés.
Avant que son compte ne soit suspendu, Estelle RedPill était suivie sur TikTok par plus de 120.000 abonnés. — Capture d'écran TikTok
  • Depuis quelques mois, de nombreuses personnalités et groupes d’extrême droite se sont lancés à l’assaut de TikTok, la plateforme de vidéos très appréciée des jeunes.
  • « J’ai vu beaucoup de propagande gauchiste, de prosélytisme pro-LGBT et islamique. Ça m’a énormément dérangé, et je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose », explique Estelle RedPill, influenceuse d’extrême droite très suivie sur TikTok, qui se revendique « patriote ».
  • « Il y a un intérêt clairement stratégique à être présent sur TikTok. L’objectif, pour l’extrême droite, c’est d’atteindre un public jeune, moins attiré par les formations politiques traditionnelles », explique Nicolas Baygert, docteur en sciences de l’information et de la communication et enseignant à Sciences Po.

A tout juste un an de la présidentielle, et à quelques semaines  des élections régionales, l’extrême droite française a décidé d’investir davantage le terrain des réseaux sociaux. Déjà très actives sur Twitter ou Facebook, des personnalités de la fachosphère commencent à débarquer sur TikTok, la plateforme de vidéos ludiques très prisée des jeunes. « Les moins de 22 ans restent deux, trois heures par jour sur TikTok, où la totalité des vidéos politisées sont gauchistes. On a complètement raté ce terrain. Toute la génération va être ravagée. On se rend pas compte des conséquences, mais c’est effrayant », alertait en novembre dernier  sur Twitter Damien Rieu, co-fondateur du mouvement d’extrême droite Génération identitaire, et candidat pour le Rassemblement national aux élections départementales dans la Somme.

Son alerte semble avoir été entendue puisque, depuis quelques mois, de nombreuses personnalités et groupes d’extrême droite se sont lancés à l’assaut de la plateforme chinoise, à l’instar de Thaïs d’Escufon, porte-parole de Génération identitaire, ou du syndicat étudiant La Cocarde, proche du Rassemblement national (RN), qui revendique près de 3.000 abonnés. Des élus et responsables politiques, comme Jordan Bardella, vice-président du RN, ont également franchi le pas. Mais depuis quelques semaines, le prosélytisme d’extrême droite s’opère surtout via des influenceurs qui tentent de légitimer sur TikTok la doctrine identitaire, en diffusant des vidéos ludiques et attractives, mais dont le message reste clairement raciste et xénophobe.

« Contrer les discours gauchistes et progressistes »

Estelle RedPill, de son vrai nom Estelle Rodriguez, fait partie de ces tiktokeurs « patriotes » qui clament aujourd’hui leur attachement à « leur identité », et leur rejet de l’immigration. La jeune femme, ancienne modèle – dont le pseudo RedPill fait référence à la pilule rouge de Matrix, qui dévoile la vraie réalité du monde, devenue le symbole de la conversion à l’idéologie de l’alt-right américaine – a commencé ses vidéos sur TikTok au début du premier confinement, en avril dernier. « J’ai vu beaucoup de propagande gauchiste, de prosélytisme pro- LGBT et islamique. Ça m’a énormément dérangée, et je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose », explique Estelle RedPill à 20 Minutes.

Les contenus postés par l’influenceuse sont rapidement devenus viraux. Tenues moulantes, coiffure et make up… le style d’Estelle RedPill a séduit de nombreux internautes. Mais sous cette image girly, la jeune femme véhicule surtout un discours raciste totalement décomplexé. « La solution ? Renvoyer les étrangers chez eux », affirme-t-elle ainsi face caméra, dans des petites vidéos où elle explique également « Comment j’ai réussi à convertir un gauchiste à mon idéologie d’extrême droite avec mon charme » ou stigmatise, la plupart du temps, les étrangers qui profiteraient des allocations familiales tout en faisant la part belle à la thèse complotiste du « grand remplacement ».

Un marketing d’influenceuse « pour faire passer des idées »

Suivi par plus de 120.000 abonnés sur TikTok, son compte « Iledeserte1 » était l’un des plus gros de la fachosphère, avant d’être suspendu la semaine dernière à la suite de signalements – elle est depuis très active sur Instagram et YouTube. Très fière de son audience et de sa communauté, Estelle RedPill assume se servir de son image et de son physique pour rallier  les internautes à sa cause. « J’utilise les codes d’ Instagram et de TikTok pour faire passer mes idées. On a plutôt envie d’écouter une fille qui présente bien. C’est simplement du marketing », reconnaît la jeune femme de 25 ans, qui précise « parler en son nom », sans « être assimilée à une structure politique ».

Estelle RedPill n’est pas la seule à militer sur le créneau du « patriotisme » et de la « défense des valeurs françaises ». Lucas Dylan, autre influenceur originaire de Toulouse, cumule lui aussi plusieurs millions de « likes » sur TikTok. « Il a créé son compte peu de temps après moi. On s’est rencontrés parce qu’on est très peu nombreux à être de droite », explique Estelle RedPill, qui réfute le qualificatif d'« extrême droite ». « Nous partageons le même combat, et nous sommes fiers d’avoir fondé le courant patriotique sur TikTok », ajoute la jeune femme, qui cite également ThoniaFr, autre figure du mouvement, suivie sur la plateforme par plus 60.000 followers, et qui vient de créer sa propre chaîne YouTube.

Ces nouveaux visages de l’extrême droite utilisent les codes des nouvelles plateformes et n’hésitent pas à jouer avec leur image et à faire preuve de dérision et de second degré pour diffuser un discours politique. « TikTok n’est pas une plateforme comme les autres, c’est avant tout une agora dédiée à la performance créative et ludique, explique à 20 Minutes Nicolas Baygert, docteur en sciences de l’information et de la communication, et enseignant à Sciences Po Paris. Il y a un phénomène de personnalisation, ceux qui s’en servent ne vont pas seulement se contenter de faire circuler un message et de le commenter, comme sur Facebook ou Twitter. Ils deviennent eux-mêmes le contenu, et certains peuvent ainsi devenir de véritables acteurs de l’information politique. »

« Capter un nouveau public » à l’approche des élections

De nombreux comptes nationalistes, affichant leur soutien à Marine Le Pen ou au polémiste Eric Zemmour, ont également fleuri sur TikTok ces derniers mois, en s’appropriant les codes de la plateforme pour accroître leur audience. « Il y a un intérêt clairement stratégique à être présent sur TikTok. L’objectif, pour l’extrême droite, c’est d’atteindre un public jeune, moins attiré  par les formations politiques traditionnelles. Elle mise sur des contenus véhiculant un capital sympathie pour se faire connaître, et capter un nouveau public », ajoute Nicolas Baygert, qui prend pour exemple le Vlaams Belang, principal mouvement d’extrême droite en Flandres (Belgique), qui mobilise aujourd’hui une grosse communauté sur la plateforme.

Car à l’étranger aussi, les formations d’extrême droite ont investi le réseau social prisé des jeunes. Une stratégie directement importée des Etats-Unis, où les partisans de l’alt-right ont rapidement investi TikTok, en particulier sous le mandat de Donald Trump. « Il y a aujourd’hui une réelle volonté d’investir de manière plus idéologique ces nouvelles plateformes, où il y a moins de modération et de censure  par rapport aux réseaux sociaux traditionnels. Et cela, d’autant plus à l’approche de scrutins importants », note le spécialiste en communication politique.