Coronavirus : Comment le gouvernement tente de sensibiliser les jeunes à la crise sanitaire

RESEAUX SOCIAUX Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement, a investi ces dernières semaines les principaux canaux d’information des jeunes pour tenter de les sensibiliser à la crise sanitaire

Hakima Bounemoura

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Les jeunes avaient notamment été montrés du doigts pour des rassemblements au moment de la Fête de la musique.
Les jeunes avaient notamment été montrés du doigts pour des rassemblements au moment de la Fête de la musique. — J.E.E/SIPA
  • Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement, participe chaque semaine à un live sur Instagram avec un influenceur pour aborder l’actualité liée à la crise sanitaire.
  • « On a besoin que des influenceurs, des jeunes qui parlent à d’autres jeunes, passent ces messages, fassent les relais », explique Gabriel Attal.
  • « Il ne suffit pas d’être sur les réseaux sociaux pour parler aux jeunes. Il serait plus utile de maîtriser les codes d’Internet, plutôt que de faire appel à des influenceurs », explique Philippe Moreau-Chevrolet, enseignant en communication politique à Sciences Po.

Création d’un compte Twitch, live Instagram avec des influenceurs, émission sur Fun Radio ou chez Cyril Hanouna… Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement, a investi ces dernières semaines les canaux d’information privilégiés  des jeunes pour tenter de les sensibiliser à la crise sanitaire. « Il y a eu une demande de l’Elysée, du président de la République, de mobiliser le gouvernement « pour parler » aux jeunes. Gabriel Attal – de par sa fonction et par son âge – a été missionné pour communiquer directement avec eux afin de faire de la pédagogie, et pour les responsabiliser », explique à 20 Minutes l’entourage du secrétaire d’Etat et porte-parole du gouvernement.

Depuis le mois de septembre, les attaques contre la jeunesse, accusée de propager le virus du Covid-19, se multiplient. « Certains disent que les jeunes ne respectent pas les règles – en organisant des fêtes – et qu’ils seraient responsables de la seconde vague. Pour l’Elysée, il n’est pas acceptable de pointer ainsi du doigt une partie de la population », ajoute le cabinet du porte-parole. Pourtant, ce week-end encore, une fête clandestine illégale a réuni plus de 300 personnes dans le Val-de-Marne, dans un mépris total des règles sanitaires. L’un des fêtards a d’ailleurs été testé positif au Covid-19. Pour le gouvernement, « il est donc aujourd’hui urgent d’agir pour responsabiliser les jeunes ».

« On a besoin que les influenceurs passent ces messages, fassent les relais »

Pour s’adresser à cette partie de la population, le benjamin du gouvernement a donc décidé d’investir toutes les grandes plateformes prisées par les jeunes. « On a essayé d’adopter une stratégie de communication différente vis-à-vis de ce public. Gabriel Attal a créé un compte Twitch, il a également sa chaîne YouTube, des comptes Twitter et Facebook, et il a une communication très pro-active via son compte Instagram », explique son entourage. Le secrétaire d’Etat organise en effet régulièrement des lives sur Instagram avec sa communauté, à l’occasion de ses déplacements, mais aussi pour répondre aux interrogations des internautes.

Pour communiquer avec les jeunes, le porte-parole du gouvernement a aussi décidé de se tourner vers des influenceurs, aux centaines de milliers d’abonnés. « On a besoin que des influenceurs, des jeunes qui parlent à d’autres jeunes, passent ces messages, fassent les relais », avait lancé Gabriel Attal, lors d’une émission spéciale en octobre de Balance ton post, l’émission de Cyril Hanouna sur C8. Le porte-parole avait également soumis l’idée d’une conférence hebdomadaire post-Conseil des ministres animée par des stars des réseaux sociaux [EnjoyPhoenix, Paola Locatelli, Just Riadh…] « L’idée, c’était d’avoir un échange mensuel à bâtons rompus avec des YouTubeurs et Instagrameurs reconnus ». Mais l’annonce du reconfinement a changé la donne. L’idée n’a pas été abandonnée, mais elle a finalement été remplacée « par des lives organisés chaque dimanche avec un influenceur sur Instagram ».

« Il ne suffit pas d’être sur les réseaux sociaux pour parler aux jeunes »

C’est la YouTubeuse française la plus suivie de France, Marie Lopez, alias EnjoyPhoenix qui a essuyé les plâtres de ces rendez-vous hebdomadaires. L’influenceuse, connue pour ses tutos beauté, a animé le dimanche 1er novembre un live de près d’une heure avec Gabriel Attal, axé sur la crise sanitaire. Un direct sous forme de questions-réponses, qui a vivement été critiqué par les internautes. « Ça aurait du sens que des influenceurs s’engagent dans une campagne publique anti-Covid [pour défendre le système de santé, faire la promotion des gestes barrières…] Mais organiser ce genre d’opération de com – une sorte de SAV du gouvernement – risque surtout d’attirer des trolls, des haters. Il y a une différence entre faire passer un message et faire des opérations à la "Michel Drucker" », explique à 20 Minutes Philippe Moreau-Chevrolet, enseignant en communication politique à Sciences Po.

« Il ne suffit pas d’être sur les réseaux sociaux pour parler aux jeunes. Il serait plus utile de maîtriser les codes d’Internet, plutôt que de faire appel à des influenceurs comme point d’entrée pour s’adresser aux jeunes. On a l’impression que le gouvernement se comporte comme une vieille marque qui souhaiterait devenir "tendance". Mais ça n’est pas comme ça que ça marche. Si vous n’avez pas un goût pour la culture populaire, et une appétence naturelle pour les réseaux, ça se voit tout de suite, et ça provoque un effet de rejet. Vous ne pouvez pas faire semblant sur les réseaux sociaux, il faut s’y investir totalement ou pas du tout », ajoute l’expert en communication politique.

Une stratégie de communication « inspirée » des Etats-Unis

Ce n’est pas la première fois que des influenceurs participent à la communication du gouvernement. Le YouTubeur sportif TiboInShape avait déjà fait la promotion du service national universel (SNU) en 2019 dans une vidéo en compagnie de Gabriel Attal. Les influenceurs Sundy Jules et « Enzo, Tais toi » en avaient également vanté les mérites dans leur stories Instagram. Et en février dernier, EnjoyPhoenix avait quant à elle consacré un épisode de sa série « Une journée avec… » à Brune Poirson, secrétaire d’Etat auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire. « La différence aujourd’hui, c’est que les influenceurs avec qui nous travaillons ne sont pas rémunérés. C’est une véritable démarche citoyenne de leur part », fait savoir l’entourage de Gabriel Attal.

Faire appel aux influenceurs est donc devenu une véritable stratégie de communication du gouvernement. « Nous nous inspirons beaucoup de ce qui se fait aux Etats-Unis, et notamment de ce que fait l’élue démocrate au Congrès, Alexandria Ocasio-Cortez. Les trois quarts des campagnes se font là-bas sur les réseaux sociaux », précise le cabinet du porte-parole. Il reste encore aujourd’hui du chemin à parcourir pour en arriver là en France. « Boris Johnson en Grande-Bretagne, Matteo Salvini en Italie et  Donald Trump aux Etats-Unis savent utiliser le langage des réseaux sociaux, et parler aux plus jeunes. Les politiques français – en toute objectivité – ne savent pas le faire. Ils considèrent encore la culture numérique, celle des jeunes, comme une sous-culture. Pourtant aujourd’hui, c’est là que tout se passe », estime Philippe Moreau-Chevrolet.