Coronavirus : Comment les influenceurs se réinventent-ils en plein confinement ?

RESEAUX SOCIAUX Depuis le confinement, c’est la crise dans le monde du vlog : fini les voyages, les restaurants, les sorties. Mais au lieu de disparaître, le métier se réinvente dans l'intime 

Jean-Loup Delmas

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Le vlog en confinement, un art difficile
Le vlog en confinement, un art difficile — Capture d'écran Youtube d'une vidéo de la chaîne Juste Zoé
  • Les influenceurs forment l’un des métiers durement touchés par le confinement. L’arrêt des voyages, des restaurants, des sorties a un coup direct sur leurs activités.
  • Face à cette crise, de nombreux créateurs de contenus ont su s’adapter et continue à proposer des vidéos à leurs abonnés, malgré les évidentes contraintes de la quarantaine.
  • Une mutation qui pourrait avoir des conséquences jusque dans l’après-confinement, entre retour au basique et lien renforcé avec une communauté toujours présente en cette période.

Pour mesurer les effets du confinement, inutile de se perdre dans les datas de Google, les courbes épidémiques ou au fin fond des journaux intimes. Allez donc plutôt jeter un coup d’œil à la chaîne Youtube de l’influenceuse AnnaRvr, ce sera nettement plus divertissant et la césure y est tout aussi nette. Avant les annonces d’Emmanuel Macron et le cloisement de chacun chez soi, les trois dernières vidéos avaient respectivement pour thème un voyage à New York, une fête d’anniversaire et un déménagement. Que des activités désormais proscrites, qui sentent bon « l’avant », cette fameuse période chérie qu’on s’inquiète de plus en plus de ne jamais retrouver. Depuis, les thèmes ont fait peau neuve : « je deviens une star de tik-tok », « amour en quarantaines = problèmes » ou autres anecdotes avec les abonnés.

Bien sûr, la principale concernée nuance la dichotomie. Même avant le 17 mars, le vlog « ne signifiait pas habiter dans une villa à Dubaï et voyager en business tous les 4 matins ! » Il n'empêche, chez les influenceurs, la nouvelle du confinement a dû passer encore plus mal que dans nos cœurs meurtris. Exit les restaurants, les voyages, les collaborations, les rencontres, le quotidien de rêve et d’aventure, les confessions intimes croustillantes. Rien de moins que leur fonds de commerce, leur corps de métier et tout le sel de leurs vlogs. « Tout a rapidement été annulé. Les collaborations avec des marques sont nettement réduites, la plupart des budgets étant gelés pendant cette période », résume sobrement AnnaVnr.

Nous n’avons plus de dehors mais nous avons des idées

Un contrecoup économique certain mais pas de quoi mener pour autant au chômage technique. Aucun des quatre influenceurs interviewés par 20 Minutes n’a arrêté de tourner des vidéos. Pas un ne semble avoir même envisagé sérieusement l’idée. « Pour moi, le confinement n’est pas du tout incompatible avec la profession de vlogueuse ! Au contraire », balaie d’un revers Carlavva. La jeune femme de 21 ans, ayant parcouru vingt destinations en trois ans pour ses différends vlogs, énumère aisément les activités à faire chez elle, comme autant de potentielles vidéos : « Il faut "distraire" les gens à notre manière, en montrant notre quotidien, en vloguant des "journées confinement", montrer des recettes de cuisine, répondre aux questions des abonnés etc.. Il y a plein de possibilités ! »

Même si elle le reconnaît, le champ créatif s’est forcément réduit à présent que la moindre sortie dehors nécessite un justificatif. Heureusement, l’influenceuse n’avait pas attendu le confinement pour penser à varier sa ligne éditoriale hors de la vie d’escapade et de bohème : « Je suis très heureuse d’avoir mon côté mode, mon côté beauté et lifestyle pour créer du contenu ! » De quoi maintenir la chaîne de production, même si cette dernière se retrouve amputée de la poule aux œufs d’or. Elle l’admet, rien de tel que les vidéos voyages pour exploser le compteur de vues.

Rendez-vous en vlog inconnu

Qu’importe, il faut bien composer avec les moyens du bord. Première bonne nouvelle, la facilité matérielle du boulot. AnnaRvr positive : ayant juste besoin de son ordinateur pour le montage et d’un appareil pour se filmer, le vloging se marie plutôt bien au télétravail, du moment que les idées fusent.

S’il en est un qui a dû s’adapter, c’est bien FlorianOnAir. Ce Youtubeur parcourait le monde pour dénicher les restaurants les plus improbables. Sale temps donc que le confinement. Mais pas de quoi l’abattre, puisqu’il produit une série de vidéos simplement intitulé : FlorianOnAir Confiné. Le fin gourmet l’assure, pour un bon vlog il n’y a besoin que de deux ingrédients, disponible même chez soi : « De la simplicité, notamment en me filmant moi-même, et du partage avec ma communauté. »

Retour à la simplicité

L’audience justement, elle se porte comment après un mois de confinement ? On a feuilleté leurs chaînes Youtube, et si le thème des vidéos en jette moins à la figure, le nombre de vues reste stable – quand il n’a pas carrément augmenté. Des performances à l’explication toute trouvée : « Notre public est également confiné et passe beaucoup plus de temps sur les réseaux sociaux », énonce Juste Zoé, qui s’y connaît en audience avec son 1,5 million d’abonnés sur sa chaîne Youtube.

Comme ses comparses, elle admet la frustration d’être « dans sa campagne plutôt qu’en voyage à Los Angeles », elle qui a vu déjà trois destinations être annulées au cours des dernières semaines. Elle profite de ce retour à la normale pour tisser une nouvelle relation avec sa ribambelle d’abonnés, alors que son quotidien est soudainement devenu similaire au leur : « Le fait que tout le monde soit dans la même situation de confinement renforce le lien créé avec notre communauté, je continue de partager ma journée même si je ne fais pas grand-chose, et mon audience se reconnaît désormais à 100 % dans mon contenu. » Retour à la vraie vie, comme le chanteraient deux rappeurs toulousains.

Ce manque de moyen peut aussi être perçu comme un défi stimulant. « C’est l’occasion de se dépasser créativement, de trouver des occasions de produire chez soi », appuie Anna. Ce confinement qui aurait pu mettre à mal sa chaîne Youtube aura paradoxalement apporté selon elle « davantage de constance et de régularité » à son contenu : « Je passe plus de temps sur le montage de mes vidéos, pour essayer de les rendre vraiment agréables, ludiques, le but étant que mon audience passe un bon moment avec moi malgré les conditions actuelles. »

Les influenceurs en mission

L’attente des viewers a ainsi changé, dans une période de stress et d’ennui. Zoé appuie : « Je me suis toujours placée dans un rôle de grande sœur vis-à-vis de mes abonnés et ce rôle est plus que jamais utile en ce moment : certains sont inquiets alors j’essaie de les rassurer, je rappelle les consignes, montre l’exemple, d’autres veulent penser à autre chose donc j’essaie aussi de partager des choses qui n’ont rien à voir. »

Si bien que produire de la vidéo en masse permet certes de maintenir les chaînes à flot, mais également de répondre à une sorte d'obligation morale, celle d’offrir une présence aux abonnés, comme l’estime FlorianOnAir : « Ce moment où tout le monde est chez soi est tellement particulier qu’il faut proposer quelque chose de différent et en phase avec ce qu’on vit tous. C’est pour ça que je continue à proposer des vidéos quotidiennes. »

Alors plus que le partage de la vie normale, le vlog permet d’échanger les conseils et les inquiétudes de toute une jeunesse découvrant un monde fait de gestes barrière et d’incertitudes. Une bénédiction pour les abonnés donc, mais aussi pour les influenceurs et influenceuses eux-mêmes, pour qui le confinement reste aussi une épreuve morale, plus que professionnelle : « Je suis certes youtubeuse, mais je suis aussi étudiante, et avant tout une jeune femme vivant les mêmes questionnements et angoisses que tout le monde, confie AnnaRvr. J’utilise donc mes réseaux sociaux pour échanger à ce propos, et faire de la prévention. Je reçois des dizaines de messages me remerciant pour ma présence et mon attitude durant cette période compliquée, et c’est la meilleure récompense. »

Le vlog d’après ne sera pas celui d’avant

Emmanuel Macron l’a martelé dans son premier discours, le monde d’après ne sera pas celui d’avant. Et si le déconfinement est attendu par toutes et tous (courage les loulous), l’incertitude plane sur la vie d’après le gel hydroalcoolique et les attestations de sortie. Beaucoup y voient l’occasion de bâtir un monde nouveau et meilleur. Une pensée qui germe aussi chez les influenceurs, marqués par cette période et ce retour aux sources. Zoé : « Ce confinement aura montré à tout le monde l’importance des petites choses simples de la vie : se balader, boire un verre avec ses amis, aller au cinéma. Même si je le faisais déjà avant, je pense que je partagerai un peu plus ce côté-là et moins le côté "spectaculaire" des grands voyages. »

Pour Carla, ce sera l’occasion de mixer le monde d’avant et celui post-confinement, en prenant le meilleur de chaque : « Je pense que cette étape m’aura rapprochée de mes abonnés et crée un lien plus important avec eux. Mais s’il est possible de voyager et je l’espère, je vloguerais mes voyages comme avant, et mes journées shopping comme avant ! »