« Les oubliées du numérique » : Le digital est « un univers conçu, programmé et installé par des hommes », explique Isabelle Collet

«20 MINUTES» AVEC Isabelle Collet, enseignante-chercheuse à l’université de Genève et invitée de notre rendez-vous du vendredi, explique dans son livre « Les oubliées du numérique » pourquoi il y a si peu de femmes dans le monde de la tech, et propose des solutions

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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La chercheuse Isabelle Collet.
La chercheuse Isabelle Collet. — Sabine Papilloud / Le Nouvelliste
  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans notre rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Dans son livre « Les oubliées du numérique », qui vient de paraître aux éditions Le Passeur, l’enseignante-chercheuse suisse Isabelle Collet, explique pourquoi seulement 15 % des femmes exercent aujourd’hui une fonction technique (cybersécurité, big data, intelligence artificielle…) dans le secteur du numérique.
  • « Le digital est un univers conçu, programmé, installé et maintenu par quelques hommes blancs de milieu socioprofessionnel favorisé », explique la chercheuse, qui propose des solutions pour améliorer l’inclusion des femmes.

C’est un secteur en pleine croissance. Pourtant, les femmes ne représentent que 15 % des effectifs. Les métiers de la tech et du numérique sont aujourd’hui massivement dominés par les hommes. Un constat inquiétant, dans un monde où le digital est omniprésent et sert d’interface avec le monde social. « La situation est la même dans tous les pays occidentaux. L’absence des femmes dans le numérique est très problématique, mais ce n’est pourtant pas une fatalité », explique Isabelle Collet, informaticienne et enseignante-chercheuse à l’université de Genève, qui travaille sur les questions de genre dans le monde digital depuis une quinzaine d’années.

Cette spécialiste de l’inclusion des femmes, également experte pour l’Union européenne sur ces questions, vient de publier Les oubliées du numérique (éditions Le Passeur), un ouvrage qui décortique les constructions historiques et sociales à l’origine du manque de diversité dans le monde digital. Pourquoi les femmes sont-elles aussi peu nombreuses ? Comment stopper cette marginalisation ? Quelles mesures prendre pour améliorer l’inclusion des femmes ? 20 Minutes a interrogé la chercheuse, qui revient sur les principaux enjeux de cette sous-représentation des femmes, et propose des solutions pour y remédier.

Dans les années 80, 40 % des diplômes informatiques étaient délivrés à des femmes en Europe et aux Etats-Unis. Aujourd’hui, c’est à peine 20 %. Pourquoi une telle régression ?

Quand on dresse ce constat, ça semble en effet incroyable… Dans les années 1980, on ne savait pas vraiment ce qu’était l’informatique. C’était une spécialité du tertiaire, qui s’exerçait dans les administrations, dans les banques, et qui employait pas mal de femmes. Et puis il s’est passé deux phénomènes dans les années 1990. L’informatique est subitement montée en puissance, les discours des Etats mettant en avant l’importance du numérique pour entrer dans le XXIe siècle. Les métiers de ce secteur sont devenus plus prestigieux, avec plus de pouvoir… Et comme l’Histoire l’a très bien démontré, à chaque fois qu’un champ de savoir prend de l’importance dans le monde social, il se masculinise. Le « meilleur emploi » étant réservé aux hommes, aux pères de famille qui exercent l’autorité au sein du foyer…

L’autre grand phénomène, c’est l’arrivée du micro-ordinateur. Les garçons ont été les premiers équipés, et il s’est rapidement créé autour de ces ordinateurs des micro-sociétés de garçons adolescents, qu’on appelle aujourd’hui les «geeks». Et avec cela, une nouvelle représentation de l’informatique [désormais désignée par le terme «numérique» ou «digital»] comme étant à la fois un métier d’avenir, avec un bon salaire, destiné en priorité aux hommes. Je me souviens d’ailleurs d’une pub Apple qui passait à la télé, où l’on voyait un père de famille faisant ses comptes sur l’ordinateur, une image parfaitement révélatrice des idées pré-conçues de l’époque…

Aujourd’hui, votre constat est accablant. Le monde numérique est archi-dominé par des hommes. Quels sont les secteurs les plus touchés ?

Le digital est un univers conçu, programmé et installé par des hommes. D’après les chiffres du Cigref [association de promotion des métiers du numérique], seulement 15 % des femmes exercent une fonction technique dans le secteur du numérique. Plus inquiétant encore, il n’y a que 9 % de femmes fondatrices et dirigeantes de start-up dans le numérique en France. Et certaines spécialités sont aujourd’hui quasi exclusivement réservées aux hommes. Avant, dans les années 1980-1990, lorsqu’on parlait de « sécurité informatique », il y avait 20 % de femmes. Maintenant que l’on parle de « cybersécurité » et que la filière est plus prestigieuse, la proportion de femmes est retombée à 11 %. Le phénomène est quasiment le même pour la donnée : quand il était question de « data mining » et que la filière n'était pas très cotée, de nombreuses femmes postulaient. Aujourd’hui on parle de « big data », et il n’y a presque plus de femmes. Idem pour l’intelligence artificielle, avec seulement 12 % de femmes qui travaillent dans ce secteur en France.

Pourquoi est-ce aujourd’hui crucial d’ouvrir les métiers du numérique à davantage de femmes ? Est-ce une question de justice sociale ou est-ce une mesure indispensable pour améliorer la compétitivité du secteur ?

C’est bien évidemment d’abord une question de justice sociale. Il n’y a aucune raison d’écarter la moitié de la population. Il n’y a aussi aucune raison de se priver de la moitié des talents. Et puis c’est une mesure indispensable pour développer le secteur. Il est tout à fait impensable de se dire qu’une poignée de personnes, très homogènes, sont capables de «penser» le monde numérique de demain. On voit en particulier, dans l’intelligence artificielle (IA), de nombreux biais de genre qui apparaissent…

Vous consacrez justement un chapitre à l’intelligence artificielle. Vous expliquez que ces IA reproduisent les biais sexistes, parce qu’elles ne sont conçues que par des hommes…

L’intelligence artificielle est le reflet de notre monde, et c’est un révélateur des biais sexistes qui gouvernent nos sociétés. Ceux qui conçoivent les IA, qui les développent, qui les programment et qui les installent, ce sont des hommes blancs de milieu socioprofessionnel favorisé. C’est un fait que personne ne viendra contredire. De nombreuses enquêtes récemment publiées ont d’ailleurs mis en avant les « dérives sexistes » des IA. Une récente étude de l’Unesco a détaillé comment les assistants vocaux, comme Siri chez Apple ou Alexa chez Amazon, participaient à l’enracinement des préjugés sexistes. Faites aussi le test avec votre GPS : vous verrez qu’il reconnaît mieux une voix d’homme assis sur un siège passager qu’une voix de femme, pourtant au volant ! Dans un autre domaine, prenez également l’exemple des applications de santé qui se sont massivement développées. Il a fallu attendre des années pour avoir des applis pour monitorer les règles. Alors que cela concerne quand même la moitié de la population !

Les systèmes de cooptation, de « boys-club » existent dans le milieu. Y a-t-il une culture sexiste plus développée dans le numérique qu’ailleurs ?

Oui, il y a certainement plus de sexisme dans le numérique que dans d’autres milieux. Mais cela est à relativiser. On trouve effectivement des communautés de gamers et de geeks à la culture machiste, mais aussi des boys-club qui mettent en place des systèmes de cooptation lorsqu’il s’agit de recruter à des postes de «prestige». Mais comme cela est très visible, on a tendance à croire que c’est généralisé. Si on compare le monde du numérique à d’autres milieux, comme celui de la médecine par exemple, je ne suis pas sûre qu’il y ait une culture sexiste plus développée ! Ce qui est certain, c’est qu’il y a de réels soupçons d’incompétences des femmes dans le milieu de la tech et du numérique, qui malheureusement perdurent.

Les hommes et les femmes ont-ils une manière de penser, de réfléchir différemment dans le domaine de la tech ?

Il n’y a pas de cerveau rose et de cerveau bleu. Mais l’éducation donnée aux uns et aux autres influe sur la manière de se comporter, et bien évidemment sur la manière de «penser» les choses. Les femmes peuvent concevoir  certaines applications qui ne viendraient même pas à l’idée de la gent masculine. Elles partagent entre elles une expérience partagée de l’hostilité, c’est une des choses qui les différencie… Mais hommes et femmes sont complémentaires, et toutes les études le montrent : travailler dans un milieu mixte est plus bénéfique pour tout le monde, et produit de meilleurs résultats.

Que faudrait-il faire pour améliorer l’inclusion des femmes dans le numérique ?

Il faut d’abord travailler sur le terrain de l’éducation. Il faudrait que les professeurs reçoivent une formation afin de pouvoir enseigner de manière parfaitement égalitaire les matières scientifiques (maths, physique…) Il me semble aussi indispensable d’apprendre aux enfants, et donc aussi aux filles, ce qu’est le numérique, comment on code… Et de rappeler qu’un certain nombre de femmes dans l’informatique ont fait des découvertes fondamentales, histoire de montrer aux jeunes que la représentation féminine a toujours existé, et que cela devrait être banal.

Mais il faut aussi être incitatif : mettre en place des sessions d’information non-mixtes sur les métiers du numérique, et surtout instaurer des quotas. C’est quelque chose qui fait souvent grincer des dents, mais cette méthode a le mérite de donner des résultats rapides. Une majorité des mentions «bien» et «très bien» au Bac S sont décrochées par des filles, pourtant très peu poursuivent leurs études supérieures dans des matières scientifiques. Il faut que cela change. Quel que soit l’arsenal éducatif ou juridique mis en place, cela prendra du temps car ce sont les mentalités qui doivent évoluer. Dans ce domaine, les Etats-Unis ou la Norvège montrent aujourd’hui la voie à suivre…