Chasseurs de pédophiles : Qui sont ces internautes qui traquent les prédateurs sexuels sur le Web ?

RESEAUX SOCIAUX Face à la recrudescence des actes pédophiles sur Internet, des citoyens ont décidé de partir en guerre contre les pervers sexuels qui agissent sur les réseaux sociaux

Hakima Bounemoura

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La France ne dispose  que de 20 cyber-patrouilleurs pour traquer les pédophiles sur Internet.
La France ne dispose que de 20 cyber-patrouilleurs pour traquer les pédophiles sur Internet. — VALINCO / SIPA
  • Des citoyens ont décidé de traquer les pédophiles sur les réseaux sociaux en créant de faux profils d’enfants, avant de les dénoncer à la police.
  • La Team Moore, un collectif de citoyens qui lutte contre la cyber-pédocriminalité, affirme avoir démantelé en quelques mois plusieurs réseaux pédophiles.
  • Les groupes de « chasseurs » de pédophiles, qui se développent depuis quelques mois en France, inquiètent beaucoup les autorités.
  • « Il faut que les enquêteurs puissent travailler conjointement avec ces militants », explique l’association Innocence en danger qui milite pour un changement de législation en France.

Ne leur dites surtout pas qu’ils sont « chasseurs » de pédophiles. « Nous sommes des intercepteurs de pédocriminels, voire des lanceurs d’alerte. » Depuis quelques mois, face à la recrudescence des actes pédophiles sur le Net, des internautes de la société civile ont décidé de partir en guerre contre les pervers sexuels qui œuvrent impunément sur les réseaux sociaux. « On a d’abord voulu montrer l’ampleur du phénomène de la pédocriminalité sur le Web, montrer ce à quoi nos enfants sont quotidiennement exposés », explique  Steven Moore*, un père de famille qui travaille le jour dans un commerce de Saint-Denis de la Réunion, et qui la nuit se transforme en « chasseur » de pédophiles.

Animateur d’un blog et de plusieurs pages Facebook sur le sujet, l’homme âgé de 38 ans est passé à l’action en mars dernier, sollicité par une mère de famille inquiète. « J’ai été engagé par une maman. Elle m’a contacté pour piéger un pédophile qui avait envoyé plusieurs messages pornographiques à sa fille. C’est comme ça qu’est née "Alicia", une jeune fille de 12 ans, passionnée d’équitation, un peu mal dans sa peau », explique Steven Moore. Ce faux profil de jeune fille, servant d’appât sur Facebook, rencontre très rapidement un énorme succès. « C’est comme à la pêche, il suffit de poser sa ligne et d’attendre. » En quelques jours, Steven Moore est contacté par une dizaine de « prédateurs sexuels ».

Une capture d'écran d'une conversation.
Une capture d'écran d'une conversation. - Capture d'écran Facebook

« On reçoit énormément de messages de parents en détresse »

Photos, vidéos, enregistrements sonores…, le père de famille qui se fait passer pour « Alicia » reçoit des centaines de messages pornographiques très explicites, avec des propositions de relations sexuelles. Il organise une première confrontation en mai dernier au Tampon (Ile de la Réunion). La vidéo de la rencontre avec le «prédateur sexuel» massivement diffusée sur le Web, permet l’arrestation du pédophile présumé. Ce premier « coup de filet » conforte Steven Moore dans son combat. Avec deux autres mères de famille, il décide de créer la Team Moore, un collectif de lutte contre les cyber-pédophiles. « Nous sommes aujourd’hui plus d’une vingtaine de membres actifs, disséminés dans quatre pays (France, Belgique, Suisse et Ile Maurice). Il y a des ingénieurs, des ouvriers, des informaticiens, des avocats… Nous avons même un pôle investigation-enquête », précise Steven Moore, qui croule aujourd’hui sous les candidatures d’internautes qui veulent s’engager dans son combat.

En quelques mois, le collectif parvient à piéger plusieurs prédateurs sexuels. « Nous sommes déjà à l’origine de 11 arrestations en à peine six mois. Nous avons permis le démantèlement d’un réseau pédophile au Canada, un probablement à la Réunion avec deux arrestations, un sur Reims avec quatre personnes mises en cause, plusieurs dénonciations à Metz et un probable "coup de filet" dans les prochains jours dans le sud de la France. Sans compter de nombreux autres clients encore en attente », énumère le militant, qui se définit comme un lanceur d’alerte. « On reçoit chaque jour énormément de messages de parents en détresse, qui ont renoncé à faire appel à Pharos [la plateforme de signalement sur Internet] », ajoute-t-il. Le collectif affirme également avoir été contacté cet été pour mener des investigations autour de  l'affaire Epstein.

Seulement 20 cyber-patrouilleurs en France

« Comment un groupe de citoyens, sans aucun moyen, a réussi à faire mieux en moins de six mois que le gouvernement français qui dispose de milliards d’euros », s’interroge aujourd’hui le collectif. Selon les chiffres de l’ONU, il y aurait plus de 750.000 prédateurs connectés à Internet en permanence. La France ne dispose malheureusement que de 20 cyber-patrouilleurs pour traquer ces pédocriminels, alors qu’au Royaume-Uni, ils sont environ 250. « On manque de moyens comme tous les services de police en France. Mais ça se réglera peut-être un jour », reconnaît Véronique Béchut, de la DCPJ-Groupe central des mineurs victimes, en charge des cyber-patrouilleurs de la police nationale.

Selon elle, l’aide apportée par ces simples citoyens dans la lutte contre la cyber-pédocriminalité peut se révéler très dangereuse, et contre-productive notamment lorsque les preuves collectées ne sont pas de qualité suffisante pour lancer une instruction. C’est la raison pour laquelle ces groupes de « chasseurs » de pédophiles, qui se développent en France, inquiètent les autorités. « C’est interdit pour le commun des mortels. Il n’y a que certains policiers extrêmement spécialisés qui ont accès à cette technique d’enquête. […] La personne peut se mettre en danger elle-même quand elle se rend à de tels rendez-vous. On ne sait jamais sur qui on peut tomber », a déclaré Véronique Béchut sur France Info.  La Team Moore, elle, ne considère pas œuvrer dans l’illégalité, et revendique même un travail « d’utilité publique ». « Pourquoi dans ce cas les autorités ne proposent-elles pas un cadre légal pour encadrer le travail des bénévoles que nous sommes ? Pourquoi ne pas mettre en place une cellule composée de réservistes ? », s’interroge le collectif.

« Il faut que la législation change », estime Innocence en danger

Plusieurs associations de protection des enfants militent également pour un changement de législation en France. « Nous n’avons pas de contacts directs avec ce collectif. Mais nous soutenons ce qu’ils font, car ils ont permis l’arrestation de plusieurs prédateurs sexuels. Vu les enjeux, il faut que la législation évolue rapidement sur cette question. Il faut que les enquêteurs puissent travailler conjointement avec ces militants », explique Homayra Sellier, la présidente de l’association Innocence en danger. « Si on regarde le nombre de démantèlement de réseaux pédophiles ces dernières années, on note que la France est très en retard par rapport aux autres pays. Il y a urgence à agir », ajoute la présidente de l’association.

Au Canada et aux Etats-Unis, les groupes de « chasseurs » de pédophiles existent depuis des années, et sont très populaires. Le phénomène s’est également développé chez nos voisins britanniques. Selon le National Police Chiefs Council [l’organe de coordination des forces de l’ordre au Royaume-Uni], la police traite environ 100 incidents par semaine, signalés par 190 groupes d’activistes dans le pays. Un exemple que voudrait suivre la Team Moore. Le collectif souhaiterait collaborer avec d’autres groupes à l’étranger pour développer un réseau international de lutte contre la cyber-pédocriminalité, « une sorte de filet de protection entre les prédateurs et les enfants ». La Team Moore a d’ailleurs lancé début septembre plusieurs appels à candidatures afin d’étoffer ses rangs. « Notre objectif, c’est avant tout d’aider la justice pour protéger nos enfants, et faire en sorte que la peur change de camp ».

*« Steven Moore » souhaite conserver l’anonymat car les autorités lui ont fait comprendre que ses actions étaient passibles de poursuites judiciaires.