Comment s'organise la «traque» des adeptes de safari-chasse sur les réseaux sociaux?

CHASSE Des photos de safari-chasse publiés sur les réseaux sociaux ces derniers jours ont indigné les internautes. Des militants ont décidé de s’organiser pour traquer et dénoncer les adeptes de cette activité

Hakima Bounemoura

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Illustration d'un safari-chasse en Afrique.
Illustration d'un safari-chasse en Afrique. — GIANLUIGI GUERCIA
  • Les clichés de safari-chasse publiés ces dernières semaines ont suscité un véritable émoi sur les réseaux sociaux.
  • Des militants ont clairement affiché leur volonté de traquer « les chasseurs de trophées » sur le Net, comme cela se fait déjà en Grande-Bretagne.
  • 20 Minutes a interrogé le créateur de la page Facebook « Un clic pour un safari », qui s’apprête à divulguer l’identité d’une dizaine d’adeptes de ces safaris-chasses et à publier les clichés de leur « trophée ».

« Ignobles tueries », « carnages », « avilissement de l’espèce humaine »… Les clichés de safari-chasse publiés ces dernières semaines ont suscité un véritable émoi sur les réseaux sociaux. Insulté et menacé par des internautes, un couple de gérants d’un Super U a même été contraint de démissionner après la diffusion de photos les montrant en train de poser fièrement devant la carcasse d’un lion. La semaine dernière, c’est un vétérinaire de l’Eure qui a été pris pour cible. Plusieurs photos sur lesquelles il s’exhibe avec des cadavres d’éléphant, de lion ou d’hippopotame ont abondamment été partagées sur les réseaux, suscitant l’indignation générale.

C’est une page Facebook militante qui a exhumé ces clichés qui datent de 2008. Créée il y a seulement quelques jours, « Ban trophy hunting France/Un clic pour un safari » affiche clairement sa volonté de traquer « les chasseurs de trophées » sur le Net. 20 Minutes a interrogé l’initiateur de ce site, un informaticien d’une trentaine d’années, qui s’est largement inspiré d’une pratique très répandue chez nos voisins anglo-saxons, et qui semble désormais faire de plus en plus d’adeptes en France.

« J’ai eu le déclic avec l’histoire du Super U »

C’est depuis son ordinateur, en Bretagne, que Julien, un programmateur de 30 ans, organise sa traque. Sa page Facebook (et son compte Twitter Tigrenlion) est directement inspirée du modèle britannique. « Là-bas, le collectif Ban Trophy Hunting regroupe une communauté de plus de 50.000 personnes. Ils sont très influents, ce sont eux qui ont médiatisé en 2015 la mort du lion Cecil au Zimbabwe », explique le jeune homme, qui se définit comme un militant de la cause animale.

« J’ai eu le déclic avec l’histoire du Super U. Je me suis rendu compte qu’en deux clics il était facile de trouver des photos de ces chasseurs qui, moyennant quelques milliers d’euros, s’achètent le droit de tirer l’antilope ou le gnou en Afrique. » D’après ses recherches sur le Net, près de 75 guides en France proposent aujourd’hui légalement cette activité, ce qui représenterait 400 à 500 safaris-chasses chaque année. « On pensait que seuls le roi d’Espagne ou de grands notables pratiquaient ce genre de loisirs morbides. Mais découvrir qu’un simple couple de gérants de magasin s’y adonnait m’a révolté ! ».

Une stratégie de communication « par l’image »

Les réseaux sociaux se sont révélés être un puissant levier pour mener ce combat. « C’est une véritable campagne de communication que je mène, avec une stratégie et des cibles bien précises. Les images publiées sont très repartagées et deviennent vite virales. Elles ont un vrai impact sur l’opinion publique », explique Julien. « Quoi de plus efficace que ce type de photo archétypale qui va toute de suite parler aux individus ? », confirme Pauline Escande-Gauquié, spécialiste des usages et pratiques des réseaux sociaux.

Les réactions massives et indignées sur Facebook et Twitter « montrent bien qu’il n’y a plus la place aujourd’hui pour ce genre de pratique », ajoute le militant. « Ces images renvoient au Blanc, colonialiste, carnassier tout-puissant qui va donner la mort à des animaux dans un jeu en Afrique. Elles sont perçues comme choquantes, car barbares et dépassées », ajoute la chercheuse. Et c’est bien là l’objectif recherché par les militants de la cause animale : interpeller l’opinion publique.

Un simple activiste, pas un « social justice warrior »

En divulguant l’identité des chasseurs de trophées, et en offrant au passage leur numéro de téléphone et leur adresse mail, l’administrateur de la page Facebook a bien conscience de « flirter » parfois avec l’illégalité, à l’image du mode d’action de l’association L214 qui publie des vidéos d’animaux maltraités tournées illégalement. Mais le militant se défend d’inciter à la haine ou au harcèlement, et de pratiquer le doxxing [le fait de divulguer sur le Net des infos sur l’identité d’un individu pour lui nuire]. « Je ne veux pas que l’on s’acharne sur ces personnes. Mais tout est sur le Net. C’est public, je n’ai rien volé, donc on ne peut rien me reprocher ». Quant au droit à l’oubli, il balaie d’un revers de main : « C’est trop facile. Les animaux qu’ils ont tués, eux, sont bien morts… »

Le jeune homme ne se considère pas pour autant comme un « social justice warrior » [justiciers des réseaux sociaux]. « Je suis un activiste, un simple militant. Mon objectif, c’est de sensibiliser l’opinion publique, mais c’est à la communauté d’agir. Je ne suis pas un inspirateur d’idée, ou un leader, seulement une personne qui relaie des infos. » Julien continue aujourd’hui d’éplucher le Net à la recherche des chasseurs de trophées. « J’ai déjà identifié une dizaine de personnes, avec nom, prénom et photos de leurs « trophées » à l’appui. Et je compte bien divulguer leur identité dans les prochains jours ».

Comme la Fondation Brigitte Bardot, Julien milite à terme pour un changement de législation. « Ce n’est pas normal que légalement, on puisse trouver des guides pour ce genre de pratique. Pas normal que des dispositifs existent pour pouvoir rapporter les "trophées" en France ! Il suffirait, comme en Grande-Bretagne, d’interdire leur importation, et de rendre illégale la promotion de cette activité. 90 % du problème serait ainsi réglé », assure-t-il.