Safari-chasse en Afrique: «Quand vous publiez des photos sur des réseaux, vous prenez un risque»

INTERVIEW Pauline Escande-Gauquié, spécialiste des usages et pratiques des réseaux sociaux, décrypte pour «20 Minutes» la polémique née après la publication de photos d'un couple de Lyonnais amateurs de safari-chasse et le lynchage qui a suivi

Propos recueillis par Elisa Frisullo

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L'application Twitter sur l'écran d'un téléphone (image d'illustration).
L'application Twitter sur l'écran d'un téléphone (image d'illustration). — DIPTENDU DUTTA / AFP
  • Deux gérants d'un supermarché Super U, à L'Arbresle, ont été contraints de démissionner après avoir été lynchés sur les réseaux sociaux.
  • Des photos d'un safari-chasse datant de 2015 sont remontées à la surface.
  • Pauline Escande-Gauquié, spécialiste des usages et pratiques des réseaux sociaux, décrypte cette affaire pour «20 Minutes».

En quelques heures, après la divulgation de photos d’un safari-chasse auquel ils ont participé en 2015, ils ont vu une partie de leur vie privée défiler sur les réseaux sociaux, ont été insultés et menacés. Un lynchage d’ampleur qui a finalement conduit les deux gérants du Super U de L’Arbresle, près de Lyon, à quitter, sous la pression, leur poste au sein du magasin. Une affaire qui pose la question de l’impact des réseaux sociaux dans notre société et sur nos vies. Pour y voir plus clair, 20 Minutes a interrogé  Pauline Escande-Gauquié, maître de conférences à la Sorbonne et au Celsa, spécialisée dans les usages et pratiques quotidiennes des réseaux sociaux.

Que vous inspire cette affaire ?

J’ai compris tout de suite qu’on avait affaire à une photo choc. Une image qui va être extrêmement efficace par rapport au message qu’elle cherche à diffuser. Là, on est dans un message militant, de sensibilisation sur des pratiques dépassées, vues comme appartenant à une époque colonialiste. Cela intervient dans le contexte de sensibilisation à la cause animale, autour de laquelle de plus en plus d’associations se montent. Mais également dans ce mouvement antispéciste, auquel la jeune génération est très sensible, qui consiste à faire reconnaître l’animal comme l’équivalent d’un être humain dans sa sensibilité et ses droits.

Vous estimez que ces militants de la cause animale ont une responsabilité dans cette affaire ?

Le point de départ, c’est une association qui cherche à se faire connaître. Quoi de plus efficace que ce type de photo archétypale qui va toute de suite parler aux individus? Cette image renvoie au blanc, colonialiste, carnassier tout-puissant qui va donner la mort à des animaux dans un jeu en Afrique. Elle est perçue comme choquante, car barbare et dépassée, et cela a participé au fait qu’elle buzze et que cet effet de contagion et de contamination, propre aux réseaux sociaux, soit décuplé. C’est avant tout une stratégie de communication. D’ailleurs, face à cela, il y a une réaction de communication. Celle du groupe Super U qui, voyant qu’il peut être atteint dans son image de marque, va immédiatement se séparer de ce couple qui travaille pour lui. On est dans la communication de crise. Garder les gérants du magasin dans le groupe, c’est cautionner leur pratique, alors que c’est très impopulaire.

Pour défendre une cause, on est prêt à lyncher...

Ce n’est pas l’association qui lynche. Elle a publié la photo, puis elle a laissé faire les réseaux sociaux, où il n’y a pas de régulation. Elle savait très bien que, derrière, cela allait créer du débat et, au-delà, donné lieu à du bashing, du lynchage. On voit bien comment une photo peut devenir un symbole, en l’utilisant comme une preuve matérielle pour dénoncer des choses ou des situations qui sont dépassées et inconcevables et qui se passent encore aujourd’hui.

A quand remonte ce tournant sur les réseaux sociaux ?

Il y a eu un tournant lorsque la majorité des gens ont été équipés de smartphones. Créer son compte sur les réseaux sociaux et prendre la parole, c’est très facile. Tout est fait par les acteurs numériques pour solliciter les gens afin qu’ils prennent la parole, facilement, sur tout et n’importe quoi. Leur modèle économique repose là-dessus : plus il y a de prises de parole, plus il y a de data données et c’est quand même ça le trésor de guerre des acteurs numériques. Twitter est le réseau sur lequel il y a le plus de dérives. Leur posture est simple. Ils ne se considèrent pas comme un média, mais comme un médium, un tuyau. Ils estiment qu’ils ne sont pas responsables du contenu que les gens diffusent. Twitter compte sur l’autorégulation des gens entre eux, d’où la dérive. Ce que Facebook ne fait pas puisqu’il y a des modérateurs.

Il n’y a pas de régulation sur les réseaux, mais il y a des lois…

Bien sûr qu’on s’expose potentiellement à des plaintes. Mais lorsque quelqu’un reçoit 150 messages d’insultes en une journée sur un réseau social, il ne va pas porter plainte contre chacun. Il y a eu des victoires médiatisées, comme récemment cette journaliste, Nadia Daam, qui a gagné son procès et qui a fait condamner ses cyber-harceleurs. Mais la plupart des victimes, même si elles portent plainte, n’ont pas gain de cause. En Allemagne, une nouvelle loi est appliquée pour s’attaquer au Gafa [géants du numérique]. Lorsqu’il y a trop de cas de diffamation et de harcèlement sur ces plateformes, on applique des amendes extrêmement chères. On s’est rendu compte que c’était plus efficace que de toucher les personnes individuellement.

Sans régulation, doit-on s’attendre à une multiplication de ce genre d’affaires ?

Il y a une prise de conscience collective de ces dérives extrêmes. Il y a une sensibilisation de la jeune génération qui grandit avec les réseaux et qui prend conscience que ce que l’on ne se permet pas dans l’espace réel car il y a des lois, cela s’applique aussi à l’espace virtuel. Mais c’est très long, cela demande de gros moyens pour éduquer, accompagner ces enfants afin qu’ils comprennent à partir de quand on est dans la discrimination, l’incitation à la haine ou encore l’usurpation d’identité… Mais je suis moins inquiète pour la jeune génération qui va grandir avec cette conscientisation que pour les jeunes adultes, entrés dans les réseaux sociaux de manière très rapide. Cette génération a découvert cet espace, et cette potentialité pour certains de pouvoir se défouler sans jamais être sanctionnés.

C’est aussi un espace qui peut nourrir le débat ?

Le romancier Bret Easton Ellis estime qu’on a une tendance à la victimisation systématique. Il y a dans les débats, des discours très virulents, certes, mais pas forcément irrespectueux. Si nous tombons dans la victimisation permanente, on va aller dans une société tiède où il n’y aura plus de débat possible. Toute la difficulté, c’est de trouver l’équilibre entre ce que l’on peut dire pour nourrir un débat démocratique et ce moment où l’on passe dans le lynchage, l’effet de meute avec une victime désignée.

Ce qui s’est passé pour ce couple amateur de safari-chasse…

Oui, c’est là où c’est choquant. Ce couple a des pratiques condamnables [d’un point de vue moral]. Mais le fait que ce soit débattu par un tribunal populaire aux yeux de tous, ce n’est pas normal. A un moment donné, ces gens ont fait ces photos, qui ont été publiées après, avec ou sans leur autorisation, par l’organisateur de ce safari. Il y a eu ensuite une récupération par une association, à l’insu de ce couple qui n’a rien demandé et se retrouve au cœur d’un lynchage qui lui échappe.

Personne finalement n’est à l’abri de ce genre de dérives...

On est dans une société hypercommunicante où il faut être extrêmement vigilant. Les gens de la "celebrity culture" ou les personnages publics ont une maturité par rapport à cela et savent gérer les scandales. Mais les anonymes n’ont pas forcément cette connaissance ou cette maturité. Il faut donc être beaucoup plus prudent par rapport à sa vie intime et personnelle. Quand vous publiez des photos sur des réseaux sociaux, vous prenez un risque.