Démanteler Facebook en le séparant de WhatsApp et Instagram est-il vraiment une solution miracle ?

ANALYSE Les appels pour séparer Facebook, WhatsApp et Instagram se multiplient, mais tout le monde n’est pas convaincu  

Philippe Berry

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Des silhouettes à l'effigie de Mark Zuckerberg à Washington.
Des silhouettes à l'effigie de Mark Zuckerberg à Washington. — Jose Luis Magana/AP/SIPA
  • Le cofondateur de Facebook, Chris Hughes, s’est prononcé la semaine dernière pour le démantèlement du groupe, jugé trop puissant.
  • Séparer Facebook, WhatsApp et Instagram permettrait selon lui un regain de compétition et une lutte accrue contre les fake news et le harcèlement.
  • Une solution loin d’être plébiscitée, sachant ces entités sont déjà très puissantes séparément.

Trop gros. Trop puissant. Trop dominant. Après plus de dix ans de scandales à répétition, Facebook a réussi l’impensable : unifier aux Etats-Unis  des élus démocrates et des républicains contre lui. La semaine dernière, c’est même le cofondateur du réseau social, Chris Hughes, qui l’a martelé dans le New York Times : « Le pouvoir de Mark Zuckerberg est ahurissant. Il est temps de démanteler Facebook. »

Séparer le réseau social, WhatsApp (racheté en 2014) et Instagram (acquis en 2012) en trois entités distinctes permettrait de relancer la compétition, selon lui. Mais les détracteurs de cette idée estiment qu’un démantèlement ne ferait pas disparaître les problèmes des fake news, du harcèlement ou de la haine, qui semblent toucher n’importe quelle plate-forme d’importance.

Les arguments contre un démantèlement

« Tous les réseaux sociaux reflètent et influencent le comportement humain. Parfois, ce comportement est mauvais. Je ne vois pas en quoi changer de propriétaire changerait cela », écrit l’analyste technologique Benedict Evans. « Il y a un risque que, même si nous démantelons ces sociétés, elles redeviennent grosses très rapidement avec les effets de réseau », soulignait quant à elle, récemment, la commissaire européenne à la Concurrence Margrethe Vestager.

De fait, elles sont déjà gigantesques. WhatsApp et Instagram comptent tous les deux plus d’un milliard d’utilisateurs mensuels. Même en étant indépendantes, ces plates-formes continueraient d’être exploitées pour semer la discorde ou influencer des élections, comme au Brésil, en Inde, ou aux Etats-Unis.

L’autre argument est économique. Les lois antitrust américaines ont conduit au démantèlement du géant du pétrole Standard Oil en 1911, ou de Bell/AT & T dans les télécommunications en 1982. Ces entreprises étaient en situation de monopole, sur des ressources ou des infrastructures jugées « essentielles ». « Facebook n’est pas un monopole, ce n’est même pas le leader de son marché », attaque Matt Rosoff, directeur de la chaîne financière CNBC. Google (Alphabet) contrôle en effet 37 % du marché américain de la publicité en ligne, contre 22 % à Facebook, selon une analyse de eMarketer. Facebook est peut-être le seul réseau social d’importance, mais l’entreprise doit affronter la concurrence d’iMessage ou de Snapchat côté messagerie, et de YouTube ou Netflix sur les vidéos.

Les arguments en faveur d’un démantèlement

Candidate à la primaire démocrate, Elizabeth Warren propose « d’annuler les acquisitions de WhatsApp et Instagram », estimant que les autorités de la concurrence auraient dû bloquer ces transactions à l’époque. « Cela forcerait au moins Facebook à lutter contre des compétiteurs, et cela le pousserait sans doute à corriger certains problèmes majeurs de son service », explique à 20 Minutes Justin Brookman, directeur « privacy et technologie » au sein de l’association américaine de consommateurs Consumer Reports.

Professeur de droit à Harvard, Tim Wu, père du concept de la « neutralité du Net », explique dans son dernier livre comment la compétition permet au public d’influencer des entreprises par ses choix. Si les consommateurs délaissaient Facebook pour un WhatsApp protégeant mieux la vie privée, Facebook serait ainsi contraint de suivre la tendance.

Dans le New York Times, Facebook s’est défendu, estimant qu’un démantèlement n’était « pas la bonne solution ». Mais l’entreprise n’explique pas en quoi une séparation de WhatsApp et Instagram serait mauvaise pour le consommateur. « Il n’y a pas vraiment de bons arguments. Les synergies entre les services sont peu nombreuses », souligne Justin Brookman. En parallèle, l’expert plaide pour « de nouvelles lois sur la vie privée et sur la responsabilité des plates-formes. » En clair, un démantèlement de Facebook – et des autres géants du Web – n’est pas suffisant. Mais c’est, selon lui, un bon début.