VIDEO. Sites naturels saccagés, faune en danger... Les instagrameurs sont-ils une menace pour l'environnement?

RESEAUX SOCIAUX Partout dans le monde, des sites naturels sont pris d’assaut par des instagrameurs ou autres blogueurs à la recherche de la plus belle photo à prendre

Hakima Bounemoura

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Des photos de champs de coquelicots à Lake Elsinor postées sur Instagram.
Des photos de champs de coquelicots à Lake Elsinor postées sur Instagram. — Capture d'écran Instagram
  • Des sites naturels exceptionnels, comme les sources d’Huveaune ou les champs de coquelicots de Lake Elsinor, sont pris d’assaut par des instagrameurs à la recherche de la plus belle photo.
  • Les dégradations et comportements irrespectueux de ces influenceurs mettent en danger ces sites naturels, parfois classés ou protégés.
  • Pour les défenseurs de l’environnement et les acteurs du développement d’un tourisme durable, il y a urgence à agir.
  • « Les algorithmes pourront bientôt mesurer « l’instagramabilité » d’une photo » et ainsi « anticiper ces phénomènes », explique Guillaume Cromer, président de l’ONG ATD.

De magnifiques eaux turquoise translucides, baignées de soleil, nichées au cœur d’un paisible sous-bois… Il n’en fallait pas plus pour mettre en émoi toute la communauté des instagrameurs. Depuis près de deux semaines, les sources de l’Huveaune situées au pied du massif de la Sainte-Baume à Nans-les-Pins (Var) voient défiler chaque week-end des milliers de visiteurs venus photographier ce paysage tout droit sorti d’une carte postale. Une soudaine notoriété que le petit village de 4.500 âmes doit à une série de photos postées le 18 mars sur les réseaux sociaux par le compte « Bienvenue à Marseille ». Depuis, les touristes affluent et la petite commune a du mal à faire face.

« C’est notre joyau de la forêt. D’habitude, il n’y a pas plus de 40 personnes le week-end, là on est à près d’un millier de visiteurs », explique Pierrette Lopez, la maire de Nans-les-Pins. « Nous ne pouvons pas accueillir autant de monde à la fois (…) Des barrières ont été cassées, des détritus en tout genre jonchaient partout le sol », précise l’édile, qui a été contrainte de prendre un arrêté municipal pour interdire le stationnement à l’entrée du sentier. Les sources de l’Huveaune ne sont malheureusement pas le seul site, à haut potentiel Instagram, à être ainsi pris d’assaut. Partout dans le monde, on note une recrudescence des dégradations et comportements irrespectueux de la part des instagrameurs et autres blogueurs qui menacent la préservation de certains sites naturels classés.

« Ce n’est pas un lieu de baignade, c’est un site classé Natura 2000 »

A Nans-les-Pins, les pouvoirs publics ont pris les choses au sérieux. Une réunion de crise s’est tenue avec les services de l’Etat, et une étude va être lancée en vue d’aménager le site pour accueillir du public. Le parc a également décidé de mobiliser deux écogardes pour sensibiliser les visiteurs à la fragilité des lieux. « Ce n’est pas un lieu de baignade, c’est un site classé Natura 2000 », rappelle l’office de tourisme de Sainte-Baume sur les réseaux sociaux.

Le parc naturel de Lake Elsinor en Californie (Etats-Unis) a vécu début mars la même mésaventure. La floraison des coquelicots autour de la ville (« superbloom ») a soudainement attiré des milliers d’influenceurs. « Quelques instagrameurs sont venus début mars se photographier dans les champs de coquelicots », a raconté sur Twitter le maire de la ville. En quelques jours, la fréquentation des lieux a explosé : pas moins de 100.000 visiteurs ont été comptabilisés lors du week-end de la Saint-Patrick. Une affluence record qui a conduit le maire à faire fermer le principal accès au parc naturel. Les clichés des milliers de coquelicots piétinés par les visiteurs ont également suscité une vague d’indignation sur les réseaux sociaux. De nombreux internautes ont posté des commentaires négatifs sous les photos d'influenceurs, popularisant ainsi le hashtag #Horribleperson (« horrible personne »).

« Les algorithmes pourront bientôt mesurer "l’instagramabilité" d’une photo »

Pour les défenseurs de l’environnement et les acteurs du développement d'un tourisme durable, il y a urgence à agir. « On est aujourd’hui contraint de composer avec la viralité des réseaux sociaux, et avec Instagram qui compte plus d’un milliard d’utilisateurs », reconnaît Guillaume Cromer, président de l’ONG ATD (Acteur pour un tourisme durable), et directeur d’ID Tourisme. « Il faut apprendre à gérer de telles situations. Nous vivons dans une société où les gens ont besoin de se reconnecter à la nature. C’est quelque chose qui va se développer. Tout l’enjeu, c’est aujourd’hui de pouvoir anticiper ces phénomènes qui n’épargnent malheureusement aucun territoire dans le monde », ajoute le président d’ATD.

« Il faudrait pouvoir se doter d’outils afin d'anticiper la viralité des photos publiées par des blogueurs ou instagrameurs à fort potentiel d’impact. Les nouvelles technologies, et l’intelligence artificielle notamment, pourront à l’avenir permettre d’éviter de telles mésaventures», ajoute Guillaume Cromer. « Les algorithmes pourront bientôt mesurer "l’instagramabilité" d’une photo, et croiser tout un tas de données et de paramètres (météo…) qui feront que les pouvoirs publics ne seront plus pris au dépourvu ».

Instagram fait des « efforts »

Des actions futures qui n’empêchent pas aujourd’hui d’effectuer des campagnes de communication à destination des influenceurs. Les viticulteurs, exaspérés de retrouver régulièrement leurs vignes saccagées [une photo au milieu d'un vignoble a un haut potentiel Instagram !], ont distribué l’an dernier des plaquettes d’information dans certains offices de tourisme. « C’est un début, mais il faudrait davantage utiliser les codes du Web pour communiquer avec cette communauté», fait remarquer Guillaume Cromer. Même s’il reste «un gros travail à faire», de plus en plus d’instagrameurs sont aujourd’hui sensibilisés à la question de la préservation de l'environnement et d' un développement du tourisme durable.

Le selfie d'une instagrameuse avec des singes.
Le selfie d'une instagrameuse avec des singes. - Capture d'écran Instagram

La plateforme elle-même a fait des efforts. Interpellé l’an dernier par l’ONG Société mondiale de protection des animaux (World Society for the Protection of Animals), Instagram a décidé de compliquer les recherches de photos «nuisibles» à la faune et la flore sur sa plateforme, en affichant systématiquement un message lorsqu’un utilisateur fait une recherche avec des hashtags associés à ces thèmes. « Je pense qu’il est important pour la communauté d’être désormais plus consciente de ce problème. Nous essayons de faire le travail qui nous incombe, celui d'"éduquer" nos utilisateurs », a officiellement déclaré  Instagram.

Le message systématiquement envoyé par Instagram.
Le message systématiquement envoyé par Instagram. - Capture d'écran Instagram