«L'Internet des familles modestes»: «Un Internet d'entre-soi» qui «ne s'est pas ouvert au monde»

INTERVIEW La sociologue Dominique Pasquier a mené une enquête pour savoir comment Internet avait pu changer les usages des Français les plus modestes en matière de communication, de culture et de savoir…

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Les usages d'Internet ne sont pas les mêmes en haut et au bas de l'échelle sociale.
Les usages d'Internet ne sont pas les mêmes en haut et au bas de l'échelle sociale. — SAUL LOEB / AFP
  • Dominique Pasquier a mené une étude approfondie sur les usages numériques des « familles modestes ».
  • La chercheuse décrit un « autre Internet », bien différent de celui des classes moyennes ou supérieures.
  • Les Français les plus modestes ont un usage peu contributif d’Internet, utilisent très peu le mail et font beaucoup d’achats en ligne.

Son enquête a duré près de trois ans. La sociologue Dominique Pasquier a mené une étude approfondie sur les usages numériques des « familles modestes », qui représentent aujourd’hui près de 40 % de la population. A travers des entretiens qualitatifs et l’examen de comptes Facebook, elle a dessiné une cartographie des usages des Français des classes populaires* dans son livre L’Internet des familles modestes qui paraît ce jeudi.

Alors que la fracture numérique semblait ne pouvoir se résorber, Dominique Pasquier explique que les Français les plus modestes semblent finalement avoir adopté les outils numériques très rapidement. 20 Minutes a interrogé la sociologue qui nous décrit un « autre Internet », bien différent de celui des classes moyennes ou supérieures.

Existe-t-il vraiment un usage « populaire » d’Internet ?

La première chose qui m’a vraiment frappée, c’est à quel point l’intégration d’Internet est allée vite dans les familles modestes. Les individus des classes populaires se sont connectés beaucoup plus tard que les classes moyennes ou supérieures, mais tout s’est passé très rapidement. L’usage qu’ils font aujourd’hui de ces outils polymorphes est plutôt utilitariste. Ils ont peu de pratiques créatives, participent peu, mais n’en ont pas particulièrement besoin. L’outil s’est glissé dans leurs pratiques quotidiennes d’une manière très pragmatique.

Vous expliquez que pour les familles modestes, Internet est en fait une sorte de « seconde » école…

J’ai interviewé pas mal de gens qui n’avaient pas été à l’école, ou très peu. Ils ont trouvé en Internet un vrai moyen de rattraper certains manques qui les rendaient un peu démunis dans la vie de tous les jours. Internet leur propose des manières d’apprendre qui leur correspondent mieux, sans hiérarchie, ni sanction. Beaucoup cherchent par exemple à comprendre les termes qu’emploie le professeur de leurs enfants pour les devoirs à la maison. Ça leur permet de reprendre un peu de pouvoir vis-à-vis de l’enseignant. De la même façon, j’ai trouvé très intéressant le nouveau rapport qui s’est installé à la santé. La recherche sur Internet est quasiment devenue un réflexe pour comprendre les ordonnances du médecin, les diagnostics ou analyses sanguines. Ça redonne un peu de symétrie dans leur relation avec les experts. Et puis il y a tout ce qui relève de l’apprentissage par tutoriels… Pour ces gens-là, Internet est devenu une seconde école. C’est comme une session de rattrapage de ce qui n’a pas pu être fait quand ils étaient plus jeunes.

Ce qui est très surprenant, c’est qu’on découvre que l’usage du mail est assez peu répandu dans les classes les plus populaires. Comment expliquez-vous cela ?

Ça, c’est vraiment une découverte, et très certainement l’une des spécificités majeures. Le mail n’est pas une chose que les familles modestes se sont appropriées de manière personnelle, comme dans les autres milieux où il sert beaucoup pour la correspondance privée et dans le cadre du travail. Chez ces gens-là, l’adresse mail est souvent commune aux deux conjoints, mari et femme, et parfois même à toute la famille. Et ceux qui en possèdent une l’ont fait uniquement parce que les sites d’achat en ligne l’exigent pour le suivi de commande, et parce que les administrations publiques, notamment la Caf ou Pôle emploi, ne communiquent que par courrier électronique. Leur boîte mail est donc très souvent inondée de pubs et de spams en tout genre. J’ai même rencontré une femme qui m’a raconté qu’elle avait un peu plus de 300 mails non ouverts sur sa messagerie ! Elle n’avait en fait plus le temps de nettoyer sa boîte. Et c’est pour ça que les mails ne sont pas appréciés par cette partie de la population, c’est quelque chose d’intrusif qui est vu assez négativement.

Vous avez également noté que l’usage d’Internet chez les plus modestes n’était pas du tout participatif ou contributif. Pour quelles raisons ?

C’est l’une des principales spécificités qui ressort de mon étude. Par rapport aux jeunes diplômés qui ont des usages très sophistiqués, les gens modestes ont des usages assez classiques. L’idée d’intervenir en ligne sur les forums, c’est inimaginable pour eux. Certaines femmes peuvent par exemple consulter des avis en ligne, mais jamais elles n’auraient l’idée de poser une question ou d’intervenir de quelque façon que ce soit. La contribution est quasi inexistante chez ces gens-là.

De la même manière, vous expliquez que les plus modestes accordent très peu de crédit à l’actualité et aux informations nationales. A quoi est-ce dû ?

Dans les villages ou les bourgs dans lesquels j’ai enquêté, ce qui est important pour les gens, c’est ce qui se passe autour de soi. L’actualité se résume à ce que proposent la presse locale et la télévision. Ce manque d’ouverture est certainement lié aux territoires d’enquête. L’information nationale ou internationale semble très loin pour eux. Dans ce domaine, la possibilité qu’ouvre l’Internet n’est pas saisie. En revanche, l’ouverture passe par la télévision, c’est de là qu’arrive la nouveauté, via la téléréalité, les émissions de décoration et de cuisine…

L’achat en ligne semble être devenu une pratique forte dans les milieux modestes. Qu’est-ce qu’a changé cet accès à la consommation ?

Le rôle que joue un site comme Le Bon Coin dans les liens entre les gens est tout à fait intéressant. Beaucoup de gens qui j’ai interviewés vont flâner sur ce site pendant des heures pour savoir qui vend quoi dans les alentours. C’est une manière de faire du commérage de voisinage, mais sur Internet ! Il y a un vrai lien local qui s’est créé à travers ces sites entre particuliers. A côté de cela, j’ai noté que ces gens-là passaient beaucoup de temps sur des sites marchands, genre Cdiscount, car les prix sont bien plus attractifs. Mais très souvent, ils se sentent un peu coupables vis-à-vis des petits commerçants locaux. Ils ont conscience qu’en achetant en ligne, ils sont en train de faire mourir les petits entrepreneurs. C’est quelque chose qui était vraiment très présent dans les entretiens que j’ai réalisés.

Vous consacrez tout un chapitre à la question des relations hommes/femmes. L’usage d’Internet renforce-t-il cette séparation ?

Il y a beaucoup de travaux en sociologie qui ont montré une certaine permanence de la division traditionnelle des rôles hommes/femmes dans les milieux populaires. Et ce que j’ai découvert ne va pas à l’encontre de ce constat. J’ai en effet consulté de très nombreux comptes Facebook qui exaltaient l’amour conjugal et la famille. Mais j’ai aussi noté une nouvelle forme de revendication, de contestation de la division très asymétrique des tâches domestiques dans les comptes Facebook de nombreuses femmes.

Vous expliquez que « la démocratisation d’Internet s’est opérée sous des formes ségrégatives ». Qu’est ce que cela signifie concrètement ?

Internet n’a pas ouvert les familles modestes sur d’autres milieux sociaux. L’ouverture sur le monde ne s’est pas faite. Et c’est passionnant de mettre en lumière cela, ça fera l’objet d’autres études que je compte prochainement mener… Ce que j’ai découvert dans mes recherches, c’est un Internet d’entre-soi, avec la famille, avec les très proches et les amis via les échanges sur les comptes Facebook. Mais il n’y a aucun échange avec les autres milieux sociaux, aucune ouverture culturelle

Après avoir réalisé cette vaste enquête, est-ce que vous estimez qu’il y a encore une fracture numérique en France ?

Je n’aime pas du tout ce terme, ça mélange un peu les choux et les carottes, à la fois ceux qui n’utilisent pas Internet car ils sont en zone blanche, ceux qui n’ont pas assez d’argent pour s’équiper, et les personnes âgées. Pour ce qui concerne l’objet de mes recherches sociologiques, la fracture numérique en termes d’accès à Internet, c’est une question à peu près résolue. Ce qui diffère chez les familles modestes, c’est la manière dont elles se sont approprié cet outil. Cela correspond finalement à ce dont ils ont besoin : échanger avec la famille, acheter des choses moins chères, avoir l’avis des autres sur certains sujets… Cela s’inscrit finalement dans un ensemble de valeurs morales et personnelles qu’ils revendiquent.

* La sociologue a mené 50 entretiens avec des employés des services à la personne, des aides soignantes, des agents des services hospitaliers, des aides à domicile en milieu rural et analysé 45 comptes Facebook. Toutes les personnes interrogées avaient un emploi, souvent d’employés subalternes, pouvaient être en CDI et propriétaires de leur maison, et avaient Internet depuis 10 ou 15 ans.