«L’idée de prendre encore plus de poids est incroyable à mes yeux»... Qui sont les «gainers»?

TEMOIGNAGE Le terme de « gainers » englobe toutes les personnes cherchant volontairement à grossir et aimant cela. Plusieurs d’entres eux ont accepté d’expliquer cet attrait à 20 Minutes…

Marie De Fournas

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Le terme de « gainers » vient des weight-gainers, une catégorie de compléments alimentaires, généralement utilisée par les sportifs cherchant à augmenter leur masse musculaire.
Le terme de « gainers » vient des weight-gainers, une catégorie de compléments alimentaires, généralement utilisée par les sportifs cherchant à augmenter leur masse musculaire. — Jarmoluk / Pixabay
  • Quatre gainers ont accepté de raconter à 20 Minutes pourquoi ils aimaient les rondeurs et cherchaient à prendre du poids. 
  • Les gainers se retrouvent la plupart du temps sur des forums ou des sites de rencontres dédiés. 
  • Cet amour du gras se retrouve aussi dans leur sexualité. 

Dans une société ou le diktat de la minceur est omniprésent sur les podiums, dans les publicités et les magazines, eux ne jurent que par les rondeurs. Les gainers aiment être gros, les personnes en surpoids, mais aussi se voir grossir, au même titre que certains préfèrent les brunes, les fesses musclées ou les abdos. Une attirance loin d’être partagée par tous et qui pousse ces derniers à se retrouver sur des forums ou des sites de rencontre dédiés. C’est par ce biais que 20 Minutes a pu discuter avec eux. Première chose : si la plupart des gainers dépassent la barre des 100 kg, l’objectif principal est plus physique que mathématique.

« On est plus porté sur le visuel, que sur le chiffre affiché sur la balance », précise Yohan*, un Français de 25 ans, qui depuis aussi longtemps qu’il s’en souvienne, a « toujours admiré les hommes vraiment gros ». Même constat pour Etzo*, un Polonais de 30 ans, dont « l’admiration » remonte à ses 6 ans. « Mon père m’avait emmené à la piscine et dans le vestiaire, j’ai vu le plus gros homme que je n’avais jamais vu. Il devait avoir 20 ans et peser environ 160 kg. A partir de ce jour, j’ai adoré les personnages potelés dans les dessins animés, je suis devenu ami avec des enfants grassouillets et j’ai mangé beaucoup de bonbons. »

« Je trouve un corps très rond plus attirant »

Ce dernier affirme être souvent « hypnotisé » lorsqu’il croise une personne obèse : « C’est comme si je repérais une voiture super-rare dans la rue. Voir quelqu’un avec des cuisses épaisses, de grosses fesses et un large ventre me remonte le moral et rend ma journée meilleure ! ». « Je trouve un corps très rond plus attirant qu’un corps mince. Une personne grosse, c’est doux, c’est chaud et moelleux, un peu comme un nounours. Ça m’évoque la douceur et la tendresse », détaille de son côté Hirondellia*, une Française de 20 ans.

BalloonRaccoon*, un Américain de 23 ans, assure que « comme la plupart des gens qui atteignent leur objectif corporel », il est devenu « plus heureux et plus confiant » depuis qu’il a pris du poids. Etzo qui se sent « attirant » et n’hésite pas à souligner son ventre « avec des t-shirts serrés », affirme qu’être gros « est l’une des meilleures choses » qui lui soit arrivée. Il raconte : « Quand j’étais mince, je devais regarder ce que je mangeais tout le temps, être actif pour éviter l’effet yo-yo et tout gâcher. Je suis devenu stressé, déprimé et j’ai fini par grossir. Un jour au lycée, avec des amis, nous sommes allés à la plage. Cela me stressait de montrer mon corps et je restais habillé. Puis, j’ai réalisé qu’il y avait plein de personnes bien plus grosses autour de moi, qu’elles s’amusaient et n’en avaient rien à faire de ce que pensaient les autres. J’ai enlevé mon haut, libéré mon corps flasque et passé un des meilleurs moments sur la plage depuis que j’étais gosse. Depuis ce jour, j’ai vraiment commencé à m’aimer, et n’ai jamais pensé à redevenir mince ».

« Je suis excité à chaque fois que je monte sur une balance »

Chez les gainers, il n’y a pas que le résultat qui compte, mais aussi le processus, c’est-à-dire se voir grossir. « L’idée de prendre encore plus de poids est incroyable à mes yeux. Je suis excité à chaque fois que je monte sur une balance et que je vois que le chiffre est plus élevé qu’il ne l’était il y a un mois », explique le Polonais de 115 kg pour 1m83. BalloonRaccoon lui, aime regarder des photos ou porter des vêtements de l’époque où il pesait entre 140 et 160 pound (63-72 kg). Grâce à un régime militaire, le jeune homme s’affirmant gainer depuis le début de l’année a atteint, en moins de sept mois, les 230 livres (soit environ 104 kg). « J’ai calculé que je dois manger au moins 3.500 calories par jour pour prendre de façon régulière une livre par semaine. Parfois ce n’est pas possible pour des raisons financières. » Selon l'OMS, la plupart des femmes et des hommes n’ont respectivement guère besoin de plus de 2.000 et 2.500 calories par jour environ.

Car la vie d’un gainer peut coûter très cher. N’ayant pas les moyens d’acheter « des kilos de bouffe » pour lui et son compagnon également fort, Yohan a pris le parti de « laisser faire le temps ». « Vu que j’ai un style de vie très sédentaire, je grossis. Je passe 90 % de mon temps sur mon ordinateur à travailler comme dessinateur en freelance ou à jouer. » La tactique d’Etzo consiste à éviter « toute activité physique inutile » et à manger autant qu’il le souhaite, à tout moment de la journée et en n’importe quelle quantité. « Un jour, je peux me nourrir uniquement de fruits et de petits pains avec du soja végétalien et un autre jour, me gaver avec du chocolat, des gelées, des frites, des glaces, des pizzas, des pâtes, des McDonald’s, du thon avec quatre brioches, le tout rincé au Pepsi et à la bière. » Objectif affiché du jeune homme : atteindre 160 kg. « Cela me permettrait d’être très gros, mais de toujours pouvoir prendre soin de moi, d’aller au cinéma, de monter dans une voiture etc. »

Chubby, feedee et BBW

La communauté des gainers compte une multitude de sous-groupes aux noms bien spécifiques et auxquels chacun peut s’identifier en fonction de son physique ou de ses pratiques. En ce qui concerne l’apparence, on appelle par exemple les femmes rondes des BBW (Big Beautiful Women) et les hommes, des BHM (Big Handsome Men). Il existe presque autant de sous-sous-catégories que de physiques : les SSBBW (Super-Size BBW), les « chubby » (des hommes très ronds, généralement sans pilosité corporelle ou faciale), les «  Bears » (homme rond et poilu), les FA (Fat admirer)…

Pour la pratique, deux grands groupes étroitement liés se distinguent : les feeders et les feedees. Un feedee est une personne désirant grossir en se faisant nourrir ou gaver par un feeder. Le feeder apprécie nourrir et voir grossir un feedee. Hirondellia est une feedeer. Pour elle, voir un corps changer de cette façon est « fascinant » et « être en partie "responsable" de ce changement est encore mieux ». Dans les faits, le feeding est avant tout de l’encouragement. « Cela consiste à motiver la personne à manger davantage et lui rappeler à quel point elle sera plus sexy après avoir pris du poids », précise la jeune femme. La pratique relève bien souvent du fantasme et de la sexualité. Ainsi pour Hirondellia, le choix des aliments a un impact sur le plaisir. « J’aime savoir que la personne mange des choses très riches, car il y a cette idée qu’elle "prendra plus vite". J’aime qu’elle mange des choses qu’elle apprécie, et qu’elle se fasse plaisir, car comme dans toute pratique, c’est avant tout un partage. »

Age, sexe, ville et poids ?

La relation entre feeder et feedee peut aussi évoluer en force feeding : la personne est gavée (avec son consentement) par une autre. Ce « remplissage » peut aussi se faire seul et de diverses façons. C’est par exemple le cas du bloating, dont le but est de se faire gonfler le ventre rapidement et de façon temporaire avec de l’air ou du liquide. Certains postent la vidéo de l’expérience et du résultat sur Internet. Ces pratiques étroitement liées à la sexualité et au fétichisme ne sont pas le fantasme de tous et peuvent être parfois compliquées à aborder. Alors, pour trouver chaussure à leur pied ou parfois seulement discuter, de nombreux gainers se retrouvent sur des sites de rencontres spécialisés.

En plus des questions classiques, les plateformes proposent aux membres d’indiquer leur poids, leur taille, comment ils s’identifient, les parties du corps qu’ils préfèrent ou encore leur fantasme. Pour les filtres de recherche, en plus de l’âge et de la géolocalisation : une barre modulable d’indice de masse corporelle (IMC). Sur ces sites, la parole est libre et sans jugement. Les gainers s’expriment sans complexe, s’encouragent, se félicitent… « Regarder un feedee devenir plus gros et plus gros. Tout ce surplus de graisse inutile les rend si grands, si lents et si à bout de souffle. Ils continuent à exploser et même si cela les rend inaptes, ils ne peuvent pas arrêter, tous à cause de moi », publie par exemple une jeune femme. En dessous, des hommes commentent : « Mon idée du paradis », « s’il te plaît, fais-moi ça ! », « où est-ce que je signe », « ça a l’air génial ».

« Si quelqu’un me juge, je vois plus cela comme une forme de jalousie »

La communauté se retrouve également sur des forums de discussions comme Reddit. Le Subreddit r/gainers compte de nombreux posts allant de la petite annonce : « je suis malheureusement mince et recherche donc un mangeur masculin dans la région de Nashville, je vais y déménager à la mi-août », à la photo de ventre légendée « nourrissez-moi », en passant par des conseils pour « bloater » en toute sécurité.

Si les gainers se rendent sur des forums et des sites dédiés, c’est aussi parce que le sujet reste encore tabou. « La plupart des gens que je croise dans la rue pensent probablement la chose la plus évidente : "Il est gros. Il devrait perdre du poids. Beurk, un homme avec des seins" », lance Etzo. Pour Yohan, c’est plutôt avec ses parents que cela a du mal à passer : « Ma mère a un problème de surpoids avec lequel elle se bat depuis des années. Je comprends tout à fait que cela peut paraître complètement fou que son fils veuille devenir obèse alors que le reste du monde veut maigrir. » Pour autant, sur l’ensemble des gainers que nous avons contactés, tous assuraient ne pas subir le jugement des autres, très bien vivre leur situation et être en parfait accord avec eux-mêmes. « Si quelqu’un me juge, je vois plus cela comme une forme de jalousie du fait que je sois heureux, à l’aise et même attrayant en étant gros », assure BalloonRaccoon.

Question de santé

Tous certifient aussi être en bonne santé et comptent le rester. « Je n’ai pas de problème d’ordre psychologique, je prends du poids uniquement parce que ça me rend heureux, explique Etzo. La seule chose qui pourrait me faire arrêter de prendre du poids serait le diabète. Je ne crains pas la mort, tant que c’est rapide, mais devenir aveugle ou avoir le pied amputé m’effraie beaucoup. » D’autres sont devenus méfiants vis-à-vis de la médecine. C’est notamment le cas de Yohan pour qui « l’obésité apporte son lot de petits soucis mais aucun ne justifie une perte de poids si ton corps est adapté à ton style de vie ».

Pour le président de l’observatoire de l’obésité, Pierre Azam, la bonne santé des gainers interviewés est en partie dû à leur jeune âge et au fait que nous ne sommes pas tous égaux face aux pathologies. « Ils ne sont pas en obésité morbide, mais ce n’est pas pour cela qu’il n’y a pas de risques de diabète, d’hypertension ou d’hypercholestérolémie. Leur surpoids n’est en tout cas pas un facteur qui concourt à leur bonne santé actuelle et future ». Si le médecin nutritionniste reconnaît la liberté individuelle de chacun à pouvoir choisir son poids, il rappelle les difficultés de certaines personnes obèses à mincir par souci de santé. « Plus on est gros, plus c’est difficile et long. Beaucoup le vivent très mal. »

La philosophie générale des gainers reste qu’il n’y a pas de « norme » et que chacun devrait pouvoir se faire plaisir selon ses goûts et ses envies, sans être jugé pour cela.

*Les noms utilisés dans l’article sont des pseudos.