«On se fout de la gueule des obèses»: Comment le matériel médical inadapté complique les soins des patients en surpoids

MEDECINE Alors que le ministère planche sur un nouveau plan obésité, un livre publié fin mai pointe le manque de matériel adapté aux personnes de fortes corpulences...

Oihana Gabriel

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Illustration d'une balance.
Illustration d'une balance. — pixabay
  • Les différents plans obésité ont pointé la nécessité de multiplier les appareils médicaux adaptés aux personnes de fortes corpulence. 
  • Et pourtant, les associations s'en plaignent: beaucoup d'obèses renoncent à se soigner par peur de l'humiliation ou le manque de matériel adapté. 
  • Alors que le ministère planche sur un nouveau plan obésité, zoom sur cette question matérielle fondamentale. 

« Quand on enfile une blouse d’examen, il faut se poser la question : est-ce que je préfère montrer mes fesses ou mon pubis ? Ca s’appelle une atteinte à la dignité ! », s’agace Anne-Sophie Joly, présidente du Collectif national des associations d'obèses (CNAO). Dans leur manifeste contre la grossophobie, Gros n’est pas un gros mot*, publié fin mai, Daria Marx et Eva Perez soulignent que les personnes obèses sont freinées dans leur accès aux soins à cause de ces balances, tensiomètres, chaises roulantes, brancards, lits inadaptés aux personnes de fortes corpulences.

Alors que le ministère planche sur un nouveau plan obésité, cette question matérielle aux lourdes conséquences devrait être soulevée.

Daria Marx et Eva Perez, co-auteures de Gros n'est pas un gros mot et fondatrice du collectif Gras politique qui dénonce la grossophobie.
Daria Marx et Eva Perez, co-auteures de Gros n'est pas un gros mot et fondatrice du collectif Gras politique qui dénonce la grossophobie. - Astrid di Crollalanza / Flammarion

Maltraitance et humiliations

« Avec l’obésité qui augmente, on sent que les hôpitaux sont de plus en plus dépassés », assure Pascale Champagne, vice-présidente de l’association Allegro Fortissimo contre la discrimination des personnes de fortes corpulences. Cette inadaptation des outils médicaux débouche parfois sur une maltraitance médicale, pas forcément volontaire. « Un lève malade à l’hôpital ne supporte pas plus de 120 kg, illustre Eva Perez, auteure du manifeste. Pour laver des obèses inconscients, c’est compliqué. Il y a des services où ils appellent du personnel en renfort, mais sinon on laisse les patients dans des conditions d’hygiène déplorables. »

De même, en général, les hôpitaux détiennent une chaise roulante grande taille. « Si jamais deux obèses ont le malheur de se casser la jambe le même jour, il y en a un qui va marcher sur son plâtre », reprend Eva Perez.

Pire, certains patients obèses doivent aller passer une IRM dans des cabinets vétérinaires…. «C’est très humiliant, tempête Pascale Champagne. Il y a des personnes qui hésitent à aller voir un médecin parce qu’elles savent qu’on va leur demander toute une batterie d’examens à faire. On est obèse, mais on a des rhumes comme tout le monde ! »

Or, certains ne peuvent tout simplement pas recevoir les soins basiques pour vérifier que leur santé ne flanche pas. « Quand le mètre pour vérifier votre tour de taille n’est pas assez grand, c’est compliqué de savoir si vous avez grossi », illustre ainsi Anne-Sophie Joly.

Du côté du ministère, on reconnaît une autre difficulté : « le transport sanitaire des personnes atteintes d’obésité soulève des difficultés majeures, pouvant induire des retards à l’admission hospitalière en situation d’urgence et des prolongations de séjours, notamment à cause de difficultés d’accès aux examens ou de retour à domicile ».

Examens moins précis

Et quand les examens peuvent être réalisés, ils ne sont pas toujours fiables. « Les médecins de ville sont rarement équipés d’un brassard taille obèse pour le tensiomètre, il y a donc certains patients qui ne peuvent pas se faire mesurer la tension, dénonce Eva Perez, étudiante infirmière et co-fondatrice du collectif Gras politique. Et quand ils compriment leur bras pour le passer, mécaniquement ça fait augmenter la tension. Ce qui peut conduire à de mauvais diagnostics : parcours de soin pas adapté ou au contraire retard de prise en charge. »

« Quand des patientes enceintes et obèses réalisent une échographie, l’appareil n’est souvent pas assez performant car la graisse limite l’imagerie, ajoute Pascale Champagne, secrétaire médicale dans une maternité. L’examen ne peut donc pas être précis, ce qui crée beaucoup d’inquiétude et de culpabilité. »

Autant de complications, angoisses et impossibilités qui freinent certaines personnes obèses à taper aux portes des médecins. « On a des personnes qui ne vont plus se soigner par peur de casser le matériel, de déranger, parce qu’elles n’ont pas envie de montrer leurs fesses en traversant l’hôpital », reprend Anne-Sophie Joly. Un renoncement aux soins d’autant plus problématique que l’obésité multiplie les risques de développer cancers, diabète, hypertension pour ne citer que ces pathologies, et devraient donc être suivies de près.

Un manque de volonté ?

« Les outils existent, assurent les auteures de Gros n’est pas un gros mot. Mais ils ne sont pas commandés. C’est donc un choix de santé publique. » Les différents plan obésité avaient pourtant mis le doigt sur cette difficulté. Alors, aucune évolution ? Au ministère, on assure qu’un travail est en cours : « la mission d’intérêt général obésité a pour objectif de répondre à cette problématique pour accompagner les établissements dans leur stratégie d’équipement en véhicules de transport bariatrique ».

Surtout, 37 centres spécialisés obésité (CSO) en France ont été ouverts et ont acheté du matériel adapté. Trois d’entre eux à Paris se sont équipés d’appareils et d’équipements adaptés : des brancards (300-318 Kg), des fauteuils (220-400 Kg), des lits (200-500 Kg), des systèmes de pesée (150-300 Kg), des brassards, des tables de bloc adaptées (270-450 Kg), précise l’Assistance publique Hôpitaux de Paris (AP-HP). Mais en dehors de ces CSO et de quelques services de nutrition et de chirurgie bariatrique, peu d’hôpitaux et médecins libéraux proposent des appareils adaptés.

« Il y a eu une amélioration, on n’est pas à zéro, mais il reste encore beaucoup de problèmes à régler », nuance Anne-Sophie Joly. « Certains médecins s’équipent, mais cela reste ponctuel, alors que le pouvoir pourrait imposer un minimum d’équipements », renchérit Eva Perez. « J’ai la sensation qu’au lieu de s’adapter, le milieu médical veut tout faire pour que les personnes en surpoids retrouvent une corpulence normale », regrette Pascale Champagne.

Est-ce que le plan obésité en préparation abordera la question ? Anne-Sophie Joly, qui a participé à un groupe de travail sur l’obésité se félicite de l’écoute attentive de la ministre. « On espère un plan sur plus de trois ans et que l’obésité devienne grande cause nationale, mais surtout que le grand public et le milieu médical comprenne que l’obésité, c’est une pathologie, martèle la présidente du CNAO. On ne se moque pas de quelqu’un qui a un cancer ou une sclérose en plaque… et on se fout de la gueule des obèses. »

17 % des Français obèses

Un changement de paradigme d’autant plus urgent que l’obésité concerne de plus en plus de personnes: 17 % des Français souffraient d’obésité selon l’étude de Santé publique France de juin 2017. « L’obésité galope : selon l’OMS en 2045, un individu sur trois sera obèse si on reste à ce rythme, reprend-elle. On a une augmentation des maladies chroniques de plus en plus tôt et une baisse de l’espérance de vie. On ne peut pas laisser les enfants obèses pourrir leur santé et leur vie sociale. »

Autant de drames qui pourraient être évités avec une meilleure prévention. Un des axes de la stratégie de santé de la ministre Agnès Buzyn. « J’ai fait mon premier régime restrictif à 8 ans, aujourd’hui je suis obèse, tranche Eva Perez. La prévention n’est pas adaptée. Et surtout, il faut aussi s’occuper des obèses qui ont besoin de soins dès aujourd’hui. »

* Gros n’est pas un gros mot, mai 2018, Flammarion, 5 €.

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