« On ne joue presque qu’à des jeux sortis dans l’année » : C’est quoi un « vieux » jeu de société ?
festival•Le Flip, Festival Ludique International de Parthenay, a fêté ses 40 ans. Avec lui, le jeu de société a bien évolué sur quatre décennies. Jusqu’à devenir « vieux » ?Benjamin Chapon
L'essentiel
- Le Festival Ludique International de Parthenay (Flip) a célébré ses 40 ans en 2026 et est devenu un rendez-vous incontournable pour les amateurs de jeux de société contemporains. Un genre en plein boum avec environ 1.000 nouveautés par an.
- Le jeu de société « moderne » s’est construit en opposition aux jeux classiques comme le Monopoly ou le Scrabble, avec comme caractéristique principale que « les choix du joueur ».
- La France est devenue « LE pays du jeu de société moderne », tandis que les classiques « prennent la poussière » et sont « durablement remplacés par des jeux d’un nouveau genre. »
«J’achète une dizaine de jeux par an », affirme Thomas, immédiatement repris par sa compagne, Léna : « Heu, plutôt le triple non ? » Le couple est assez représentatif du public du Flip. Le Flip ? Le Festival Ludique International de Parthenay qui a fêté ses 40 ans lors de son édition 2026. En quarante ans, le Flip est devenu un rendez-vous incontournable pour tous les amateurs de jeu de société. Durant une dizaine de jours, la ville des Deux-Sèvres se transforme en cité du jeu de société, où chaque rue piétonne est envahie de joueuses et de joueurs, de boutiques éphémères et de chapiteaux où s’alignent les tables et se multiplient les parties.
Pour son édition anniversaire, le festival a multiplié les événements spéciaux. Parmi eux, les festivaliers ont pu (re) jouer aux 40 jeux emblématiques de ces quatre décennies. Mais pour la plupart des visiteurs, le Flip est surtout l’occasion de découvrir, gratuitement et dans un contexte estival détendu, les nouveautés de l’année. On estime que 1.000 nouveaux jeux sortent chaque année… Pour celles et ceux qui ne jouent qu’au Monopoly et au Uno depuis des années, imaginez un peu le retard accumulé…
La Belle Epoque du jeu
Mais quel besoin y a-t-il à jouer à de nouveaux jeux plutôt qu’aux nombreux déjà disponibles ? « Posez la question à un cinéphile ! Va-t-on s’interdire d’aller voir de nouveaux films parce que les Hitchcock existent déjà ? », répond Thierry en essayant de garder son calme. « J’ai une ludothèque d’environ 400 jeux, mais oui, j’achète encore de nouveaux jeux. Et même, je crois que je joue principalement à des jeux sortis dans les douze derniers mois », complète Sophie. Le son de cloche est le même chez tous les ludistes croisés au Flip. Le goût du jeu appelle la découverte de la nouveauté… Même si, à chaque stand, les nouveaux jeux sont abondamment comparés à de glorieux anciens, que ce soit pour expliquer les règles (« la rivière, c’est comme à Kingdomino… ») ou pour mesurer l’intérêt du nouveau jeu ( « autant jouer directement à Terraforming Mars… »).
« De toute façon, on tourne autour d’une dizaine de mécaniques réinterprétées sans cesse, balaye Yohan quand on l’interroge sur la créativité des nouveaux jeux. Réinventer et réagencer, c’est le propre du jeu de société moderne… »
Jeu de société « moderne », le mot est lâché. Mais de quoi s’agit-il ? « Le jeu moderne s’est construit en opposition à une ancienne génération de jeux classiques où on place aussi bien les échecs que le Monopoly ou le Scrabble, raconte Bérengère Prévost, présidente du jury du Festival International des Jeux de Cannes. Toute une partie de la population a été éduquée avec l’idée qu’un jeu de société était forcément un peu ennuyeux, sérieux, interminable et visuellement austère. La rupture s’est faite lorsque le jeu s’est affranchi de la passivité du type "Jeu de l’oie", où l’on subit le dé. »
« Dans un jeu moderne, les choix du joueur sont centraux ; ses décisions sont variées et cruciales. On a vu émerger des mécaniques de bluff, de discussion, de gestion de ressources et de construction, avec un soin tout particulier apporté au thème et à son lien avec la mécanique. »
L’autre pays du jeu de société
Pour comprendre cette révolution, il faut remonter aux origines du Flip. À la naissance du festival dans les années 1980, le paysage ludique contemporain est quasi inexistant en France. « Au départ, le festival consistait en un parcours d’animations dans la ville avec le personnage de Flip le bouffon, mêlant saynètes, jeux de rôle et microspectacles », se rappelle Étienne Delorme, le directeur du Flip. À cette époque, la création de jeux de société en France est très artisanale, le Flip est une kermesse ludique qui attire quelques hurluberlus adeptes de ce qu’on appelle alors « le jeu de société à l’allemande ». Pour assouvir leur passion, ils doivent aller en Allemagne où le genre se développe après le succès des Colons de Catane (devenu Catan). Et ces férus de jeux font de Parthenay l’un de leur lieu de rendez-vous en France.
C’est le point de départ d’une démocratisation progressive et de l’accès à de nouvelles propositions. « En quarante ans, le secteur n’a fait que croître, explique Etienne Delorme. Les infrastructures ont suivi cette explosion : les associations se sont multipliées, le réseau des ludothèques s’est densifié, et les boutiques spécialisées comme les cafés-jeux ont poussé partout sur le territoire. » Cette structuration a fait émerger une brillante « French touch » dans la création, faisant de la France, LE pays du jeu de société moderne.
Des jeux pour celles etc eux qui n’aiment pas jouer
« Les années 1990 ont ensuite été un formidable laboratoire avec des jeux d'enchères, de commerce et de négociation. Le mouvement s'est véritablement démocratisé à la fin de cette décennie avec l'arrivée de « Carcassonne » ou « Les Loups-Garous de Thiercelieux ». Ce sont les marqueurs d'une nouvelle ère, même si nous n'avons pas encore de terme parfait pour nommer la phase actuelle qui nous dissocie désormais de cette période pionnière. »
Aujourd’hui, le jeu de société moderne s’est totalement affranchi des freins d’antan pour devenir pleinement intergénérationnel, précise la spécialiste : « Longtemps, il y a eu les jouets pour les enfants et les jeux pour les adultes. Aujourd’hui il y a vraiment des jeux pour tous et toutes, mais aussi pour tous les lieux, toutes les situations. On fait même des jeux pour les gens qui n’aiment pas les jeux de société… Les titres sont plus courts, s’apprennent très vite, offrent une immense diversité et une forte rejouabilité, dans une logique de divertissement immédiat. »
« Monopoly » et « La bonne Paye » sur la case prison
Cette transition a fait des victimes chez les pionniers des années 1990. Si certains classiques comme Carcassonne traversent les âges sans prendre une ride, d’autres souffrent de la comparaison avec les standards actuels. « Aujourd’hui, quand on rejoue à Catan, on a un peu envie de s’arracher les cheveux », s’amuse Bérengère Prévost. Mais le vrai séisme est invisible, caché derrière les portes de nos meubles de salon. C’est ce que la spécialiste appelle sa « théorie des placards » : les vieux marqueurs comme le Monopoly, le Mille bornes, le Scrabble ou La Bonne Paye prennent la poussière. Ils sont durablement remplacés par des jeux d’un nouveau genre, comme Pandemic, MicroMacro, Trio, Azul…
Tous nos articles Jeux de sociétéUn jeu, dévoilé pendant le Flip, résume à lui seul cette tendance de fond du renouvellement permanent : Athlètes de Compète. Ce jeu de l’oie revisité (mais pas tant) bénéficie de règles amusantes et chaotiques qui mettent une ambiance à mille lieues de celle - plombante - du vrai jeu de l’oie. Par ailleurs, la charte graphique d’Athlètes de Compète, archi-coloré et rétro-cartoonesque, lui donne une identité forte. Après ça, qui peut encore tourner le dos à la « modernité » des jeux d’aujourd’hui ?


















