« En date, je préfère jouer que d’aller boire un verre » : Comment le jeu de société est devenu le nouveau ciment social
on joue ?•Le festival Paris est ludique a ouvert la saison estivale des festivals de jeux. Une récente étude montre que les jeux de société ont un impact social de plus en plus importantBenjamin Chapon
L'essentiel
- Les jeux de société connaissent un boum culturel en France, avec 68 % des Français qui y jouent au moins une fois par mois, dépassant même le jeu vidéo et la lecture (65 % chacun).
- Selon l’étude Asmodée x Kantar, le jeu de société est devenu un « reconnecteur social » et un « antidote à la surcharge numérique. »
- Le programme de recherche Game in Lab valide scientifiquement les bienfaits éducatifs des jeux de société, montrant une augmentation des scores de lecture de 10 % et d’arithmétique de 17 % chez les 6-12 ans, tandis que Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’Enfance, propose de réfléchir à « un temps pour le jeu » à l’école.
Dans la litanie des événements culturels annulés pour cause de canicule, Paris est ludique a fait de la résistance. Malgré la chaleur et les orages, la pelouse de Reuilly a vibré au son des roulements de dés, des frottements de cartes, et déplacement de pions. Le festival ouvre symboliquement la saison des festivals d’été dédiés au jeu de société, en attendant le mastodonte du genre, le Festival Ludique International de Parthenay (FLIP). Un ancêtre de 40 ans plus en forme que jamais.
Ces festivals profitent de la santé insolente du jeu de société, phénomène culturel en plein boum depuis quelques années. Pour mettre des chiffres (autres qu’économiques) sur ce phénomène, Asmodée, leader français de l’édition et de la distribution de jeux de société, a commandé une étude qualitative à l’institut Kantar. Les résultats sont sans appel : le jeu de société est le nouveau ciment social.
Mieux que la lecture et les jeux vidéo
En préambule du dévoilement de l’étude, le comédien (et joueur) Vincent Dedienne a expliqué sa passion :
« Nous, les joueurs, on passe un peu pour des gens bizarres… Pourtant, le jeu de société, ce n’est pas plus honteux que le squash ou la muscu. Quand on me demande pourquoi j’aime le jeu de société, je préfère éviter de parler de mon goût pour la lecture de livrets de règles. Je préfère parler de ce que le jeu permet. Le jeu, c’est une sorte de société parfaite où perdre n’a aucune conséquence. Où tout le monde a une seconde chance. Où on a toujours la possibilité de s’améliorer. »
L’étude Asmodée x Kantar révèle un ancrage exceptionnel du jeu dans le quotidien des Français. 68 % des personnes interrogées jouent à des jeux de société au moins une fois par mois (et 29 % chaque semaine), devançant des activités culturelles historiques comme le jeu vidéo (65 %) ou la lecture (65 %). Mais, les résultats les plus intéressants de cette année sont ceux qui répondent à la question « Pourquoi ? ». Pourquoi joue-t-on aux jeux de société ?
Un facilitateur social
Ainsi, plus de la moitié des Français disent préfèrer jouer que de sortir le samedi soir. Au festival Paris est ludique, parmi un public de convaincus donc, Kevin, 26 ans, affirme que, « en date, je préfère jouer à un jeu de société que d’aller boire un verre. C’est plus révélateur des personnalités. Et au pire, si on ne se plaît pas, on a au moins passé une bonne soirée Jeux ! » Plus loin, Marina, 33 ans, abonde : « Les soirées, j’ai l’impression d’en avoir fait le tour, alors que les jeux procurent des émotions et créent des moments uniques. Ils permettent de redécouvrir ses amis aussi. »
Au-delà de la performance d’un secteur en croissance continue, c’est la dimension profondément humaine qui ressort de l’enquête. Pour 71 % des joueurs français, la motivation première reste le renforcement des liens familiaux (contre 64 % au niveau mondial). 57 % des sondés expriment le souhait de voir les écrans et appareils numériques prendre moins de place dans leur vie de tous les jours grâce aux jeux de société. 56 % estiment que le jeu réduit la pression liée aux interactions, 57 % qu’il facilite les rencontres et 51 % qu’il permet d’amorcer des discussions complexes… Enfin, 53 % utilisent le jeu de société comme un refuge face à un flux d’actualités souvent anxiogènes.
Un antidote à la surcharge numérique
Jérémie Piquandet, directeur du planning stratégique chez Kantar et de l’étude, voit dans le jeu de société un facilitateur social et une bulle d’évasion : « Le jeu de société apparaît comme une réponse à l’isolement lié au digital. Ce n’est pas qu’un loisir, c’est ce qu’on appelle une "expérience significative", porteuse de lien et de sens, où l’on est acteur de ses choix. » Emmanuelle Marévery, responsable des études consommateurs chez Asmodée, va plus loin :
« Le jeu de société est un reconnecteur social grâce à son "rituel de présence". Pas seulement par le fait d’être rassemblés autour d’une table mais aussi dans l’attention portée au jeu et aux joueurs autour de cette table. Le jeu apparaît comme un antidote à la surcharge numérique : être ici et maintenant, reprendre possession de sa propre attention. »
Cette dimension cognitive et relationnelle n’a échappé ni aux scientifiques, ni aux éditeurs. Thomas Koegler, PDG d’Asmodée, souligne cette portée profonde :
« Les jeux de société transcendent le simple divertissement. Ils stimulent l’imagination tout en favorisant le bien-être mental. Leur capacité à rassembler entoure ces activités d’un véritable pouvoir unificateur, à l’heure où les loisirs physiques et numériques coexistent. »
Des « pauses Jeux » à l’école
Via le programme de recherche Game in Lab, la science valide désormais ces bienfaits. Les données indiquent que des sessions de jeu régulières en classe augmentent les scores de lecture de 10 % et d’arithmétique de 17 % chez les 6-12 ans. Chez les enfants présentant un TDAH (Troubles du Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité), la pratique ciblée fait chuter les troubles de la conduite de 34 %.
Ce rôle éducatif central trouve un écho direct au plus haut niveau de l’État. Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’Enfance, qui a récemment organisé des journées nationales sur l’apprentissage par le jeu, soutient activement cette dynamique : « Dans une époque saturée de notifications et d’écrans, les jeux de société nous réapprennent l’attention, l’écoute de l’autre et le plaisir du partage. Ils créent surtout des opportunités de moments partagés entre les générations. Quiconque ne joue pas n’a tout simplement pas encore trouvé le jeu qui lui convient… Le choix est tellement immense ! » Prônant une intégration scolaire élargie, elle ajoute : « Puisqu’on a mis en place des pauses de lecture à l’école, il vaudrait la peine de réfléchir aussi à un temps pour le jeu. »
« Le jeu est sorti du hobby »
A Paris est ludique, ces considérations font sourire. « Je joue depuis plus de quarante ans, du petit jeu d’apéro à la campagne de jeux de rôles qui dure des mois, explique Hervé. J’avais laissé tomber l’idée d’attirer mes collègues et certains amis réfractaires au jeu. Mais aujourd’hui, ce sont eux qui me demandent des initiations et que je leur prête des jeux. Il se passe un truc. » Pour Thomas Koegler, « le jeu est sorti du hobby. Il parle à plein de gens très différents. 94 % des gens pensent que jouer est important. Le jeu de société n’est pas une niche, c’est un divertissement culturel riche et vivant. »
Notre rubrique Jeux de sociétéQue ce soit à Paris est ludique ou au Flip, les festivals ne proposent pas seulement de tester les nouveautés de l’année. Les festivals offrent une vitrine étincelante à un art de vivre retrouvé. Lancer un dé, négocier une ressource ou simplement rire ensemble : le jeu de société prouve qu’il reste un merveilleux remède à l’isolement contemporain.


















