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Les jeux de société ont-ils vraiment leur place en entreprise ?
pas des pions•Le salon LudiNord Pro propose une série de rencontres et débats pour parler de l’utilisation des jeux de société dans le contexte professionnelBenjamin Chapon
L'essentiel
- Le jeu de société est de plus en plus utilisé en entreprise pour diverses applications (RH, formation, recrutement, etc.), mais son usage requiert une expertise pour être efficace et ne pas être contre-productif.
- « Le jeu offre une didactique claire et permet de créer une expérience immersive, d’expérimenter les choses et de débriefer en se débarrassant des éléments de posture qui polluent parfois les rapports humains en entrepris. C’est très précieux. » explique Gaëlle Chapot, facilitatrice en intelligence collective.
- L’utilisation du jeu en entreprise et en formation se professionnalise, avec l’émergence de métiers comme les « serious game designers » et des formations universitaires dédiées à la ludopédagogie.
Il y a des tensions dans l’équipe commerciale depuis le nouveau partage des portefeuilles clients ? Allez hop, une partie de Uno. Les agents trouvent que leur N+2 est un gros nul ? Pas grave, on va arranger ça avec un bon vieux Carcassonne. Les collaborateurs n’arrivent pas à intégrer les nouvelles normes de sécurité informatique ? Lançons une campagne de Donjons & Dragons.
Ces exemples, très concrets (et très idiots, déso) sont exactement ce à quoi il ne faut pas penser quand on parle de jeux de société en entreprise, ou de ludopédagogie. Or, depuis dix ans, la demande a explosé. A tel point que le Festival de jeux de société LudiNord, qui s'est tenu cette semaine, a lancé un salon dédié aux professionnels, LudiNord Pro, pour accompagner ces pratiques.
Recruter avec des dés
« C’est une vraie tendance, assure Simon Keller, coach et formateur, et joueur. Par exemple, beaucoup d’entreprises utilisent les cartes Dixit lors d’ateliers RH. Le jeu sert pour son côté "icebreaker", ou pour créer un storytelling autour de ce qu’on a retenu d’une réunion. Le serious game sert aussi dans le cadre de formations… Le jeu est un vecteur formidable pour faciliter l’intelligence collective et la communication interpersonnelle. »
Le jeu de société a ainsi pénétré la plupart des départements des entreprises ces dix dernières années : contrôle de gestion, RH, informatique…
« Cofidis et Boulanger utilisent des jeux pour leur parcours de recrutement, par exemple. Le jeu offre une didactique claire et permet de créer une expérience immersive, d'expérimenter les choses et de débriefer en se débarassant des éléments de posture qui polluent parfois les rapports humains en entrepris. C'est très précieux. »
« L’esbroufe, ça existe »
Pour autant, quand on connaît la situation économique et humaine de certaines entreprises, on peut de demander si une partie de 7 Wonders est la meilleure idée… Le potentiel de cringe d’une partie de Loups-garous entre collègues est aussi très élevé… « Il faut que ce soit bien amené, bien sûr, souffle Simon Keller. Et l’esbroufe ça existe. Si la personne qui anime n’a pas une formation solide, ou une connaissance des pratiques de l’entreprise, introduire un jeu de société sera inutile, voire contre-productif. »
« D’où l’importance d’échanges entre spécialistes de ces pratiques, appuie Gaëlle Chapot. Il faut une expertise pour juger si la pratique de la ludopédagogie est opportune. Comme la pratique a été rendue populaire par des articles ces dernières années, certains ont pu vouloir improviser. On est là aussi pour inciter les acteurs à se former, à ne pas faire n’importe quoi. » Le métier se structure et le nouveau métier des serious game designer (créateur de jeux à visée pédagogique) a été créé.
Jouer ses atouts contre les clichés
« Les entreprises ont parfois des demandes très floues, constate Suzon Beaussant, présidente du Syndicat des Serious Game Designer. On peut faire un peu tout avec les jeux, mais il faut d’abord définir un objectif. » Le but du jeu en somme…
« Aujourd'hui, il y a, dans ce secteur, beaucoup de gens qui peuvent apporter énormément de réponses aux problématiques des entreprises. Les applications sont nombreuses. Pour ancrer les connaissances, le jeu est très utile. En sensibilisation RSE aussi, une collègue utilise le jeu pour parler de contraception. En recrutement, j'ai en tête un serious game designer qui a aidé une entreprise de fabrication de batteries basée à Dunkerque à déconstruire les clichés autour du métier, grâce à un jeu de cartes... »
La formatrice constate que le jeu en entreprise n’est parfois considéré que comme un outil divertissant or « avec la bonne expertise, on touche des points sensibles. Ce qu’on peut faire vivre n’est pas forcément émotionnellement positif. Au lieu de s’appuyer sur ce que les collaborateurs savent, on s’appuie sur ce qu’ils ont vécu dans le jeu. Y compris l’échec et les conflits. »
Tuons des zombies pour éliminer les conflits
« On a recréé des situations difficiles à gérer dans un contexte ludique pour les démêler de façon moins conflictuelle », explique ainsi Géraldine Modillon, responsable des ressources humaines dans une société d’export installée au Canada. Cette amoureuse des jeux de société utilise des jeux coopératifs comme Zombicide ou le récent Bomb Busters. « Souvent, en entreprise, on a du mal à associer savoir-faire et savoir-être. Un collaborateur qui se comporte mal va avoir tendance à se justifier en mettant en avant ses compétences professionnelles : "Ho ça va, je l’ai insultée mais moi au moins je fais mon chiffre." Et inversement, un collaborateur qui peine sur les attendus professionnels va compenser avec son relationnel, son côté "sympa". Mais ça ne va pas. En entreprise, il faut les deux : les résultats attendus et un comportement sain. »
Le jeu de société permet de réconcilier ces deux éléments centraux de la vie en entreprise.
« En jouant en équipe il faut ménager le résultat, parce que le but est de gagner, et la bonne humeur. Parce que personne n'accepterait de passer un moment désagréable sur ces ateliers qui sortent les collaborateurs de leur routine de travail. C'est cette expérience positive que je recherche. »
Jouer à étudier
Et le succès de certaines initiatives pourrait donner naissance à toute une génération de travailleurs rompus à la pratique du jeu de société en entreprise. L’université Paris-Est Créteil expérimente même une formation spécialement tournée vers la ludopédagogie. Philippe Lépinard, Maître de conférences en sciences de gestion et du management, mène depuis dix ans le projet de recherche EdUTeam : l’intégration de jeux de société existants, du commerce, dans les enseignements.
Première leçon tirée de l’expérience : « Les étudiants aiment ça. » Quoi donc ? Joueur au lieu de travailler ? Quelle surprise ! « C’est très sérieux, tranche Philippe Lépinard. Les activités pédagogiques engageantes aident à apprendre. Dans le cadre universitaire, on a parfois tendance à faire perdurer des méthodes d’apprentissage parce qu’elles sont traditionnelles sans mesurer leur efficacité… » Or, dans le cadre d’une formation en management, la mesure de l’efficacité est au centre des attentions.
« Pour que ça marche il ne faut pas juste jouer à des jeux complexes, explique le chercheur. J'ai privilégié les jeux de rôles ou wargames qui créent des situations de gestion. Les étudiants lâchent prise et sont authentiques parce qu'ils sont impliqués. Et ensuite on fait une séance de débriefing pour apporter la théorie. »
Dark Professor à la rescousse
Le professeur en gestion de crises a ainsi fait une étude de cas sur l’invasion par la Chine de Taïwan avec… un jeu de figurines Star Wars. « J’utilise ce qui existe. Donc pour les situations de guerre, on prend des wargames d’anticipation, des jeux Warhammer… Ce qui est important, c’est la gestion de la situation. C’est le principe de l’isomorphisme épistémique. » L’iso quoi ? En gros, quand il s’agit d’apprendre quelque chose, ce qui compte, c’est la force de l’expérience plus que le contexte. « Moi, j’ai des étudiants qui ont 15-16 de moyenne alors qu’il n’y a pas un seul PowerPoint dans mon cours. Que du jeu et de la discussion », se réjouit Philippe Lépinard.
Notre rubrique Jeux de société« Il faut arrêter de croire que le jeu est uniquement une activité fun et que le team building passe uniquement par le paintball, conclut Simon Keller. Aujourd’hui, on a le recul nécessaire pour savoir que le jeu de société a toute sa place dans l’entreprise. »



















