Dopage: Comment les autorités russes ont fraudé pour cacher les contrôles positifs de leurs athlètes

JO 2016 – Les conclusions du rapport McLaren devraient conduire à l’exclusion de la Russie des Jeux Olympiques…

J.L.

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 Elena Lashmanova a gagné le 20 km marche aux JO de Londres puis aux Mondiaux de Moscou avant d'être suspendue pour dopage.

Elena Lashmanova a gagné le 20 km marche aux JO de Londres puis aux Mondiaux de Moscou avant d'être suspendue pour dopage. — Anja Niedringhaus/AP/SIPA

C’est une lecture qui nous a pris du temps, mais elle était drôlement instructive. Le rapport d’enquête commandé par l’AMA et présenté lundi par le juriste canadien Richard McLaren est accablant pour la Russie, comme les révélations du New York Times il y a quelques semaines le laissaient penser. C’est bien un système dopage généralisé et couvert par l’Etat qui a été mis en place après la faillite des Jeux de Vancouver, et ce jusqu’aux derniers mois de l’année 2015, quand la pression est devenue trop forte et que la décision a été prise de mettre fin au dopage d’Etat.

« La surprise de cette enquête a été la révélation de l’ampleur de la supervision par l’Etat et du contrôle de l’Etat sur le laboratoire de Moscou dans les manipulations et l’escamotage des échantillons d’urine des sportifs russes de pratiquement tous les sports, avant et après les JO de Sotchi », est-il écrit dans le rapport.

>> Le rapport complet commandé par l’AMA est à lire par ici

Quelle était la méthode employée pour éviter les tests positifs ?

Au laboratoire de Moscou. Les échantillons positifs passaient directement sur le bureau du président du labo Grigory Rodchenkov, l’homme à l’origine de ces révélations. Celui-ci, en liaison avec le ministre des Sports (voir plus loin) décidait du sort de l’athlète. Quand ce dernier était Russe, il était « blanchi » dans 88 % des cas. C’est-à-dire que son contrôle était spécifié comme « négatif » dans le logiciel du laboratoire qui remontait jusqu’à l’AMA en dépit du résultat positif des échantillons A et B.

Deux employés du laboratoire antidopage de Moscou au travail.
Deux employés du laboratoire antidopage de Moscou au travail. - Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA

 

Pendant les JO de Sotchi. Les autorités russes avaient ciblé en amont 37 « chances de médailles potentielles » q u’il fallait protéger d’un possible test positif pendant les épreuves. Concrètement ? Un échantillon propre était prélevé avant la compétition, puis remplacé après les contrôles au moyen d’une trappe dissimulée dans les locaux du laboratoire antidopage de Sotchi. C’est un officier du FSB (ex-KGB), Evgeny Blokhin, accrédité comme ingénieur d’une société partenaire du laboratoire, qui se chargeait de reprendre les échantillons et de les remplacer en ajoutant du sel et/ou de l’eau distillée pour que l’urine analysée se rapproche de celle collectée pendant la quinzaine olympique.

Les plans du laboratoire antidopage de Sotchi pendant les JO d'hiver 2014.
Les plans du laboratoire antidopage de Sotchi pendant les JO d'hiver 2014. - Rapport McLaren/AMA

« Nous n’avons pas de preuves matérielles du remplacement des échantillons sales, a expliqué Mc Laren. Mais un expert nous a montré qu’on pouvait ouvrir les tubes et échanger l’urine sans que cela ne soit visible à l’œil nu. » Cela l’était en revanche au microscope, et les quelques échantillons « sauvés » par l’AMA font état de manipulations manuelles évidentes selon les conclusions du rapport

Vladimir Poutine était-il au courant ?

Certainement, mais il n’est pas évoqué nommément par le rapport, qui charge en revanche la mule du ministère des sports. Plus que Vladimir Moutko, le ministre des Sports et président de la Fédération russe de football, c’est son adjoint, Youri Nagornykh, qui détenait le rôle clé, selon le rapport McLaren. Cet adjoint, « également membre du Comité olympique russe, avait été nommé en 2010, sur décret du Premier ministre de l’époque, Vladimir Poutine ».

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« Ce qui émerge c’est un système simple mais efficace, sous le contrôle du ministre des Sports adjoint, visant à contraindre le laboratoire antidopage à signaler tout échantillon positif comme négatif. Et l’échantillon positif disparaissait ! » stipule clairement le texte. Moutko était toutefois tenu au courant des avances du programme de dopage global, et il donnait son accord final sur tous les cas de contrôles positif pour savoir s’ils devaient être communiqués à l’Agence mondiale antidopage.

Quels sont les sports concernés ?

En grande majorité l’athlétisme et l’haltérophilie. Au total, selon le rapport McLaren, 643 contrôles positifs ont été effacés du système par les autorités russes, « un minimum en raison de l’impossibilité d’accéder à la totalité des fichiers du laboratoire de Moscou ». On trouve des joueurs de hockey, des cyclistes, des boxeurs, des handballeurs, et même quelques cas… en curling. Bref, un large spectre qui va bien au-delà des sports olympiques toutefois privilégiés par la Russie dès l’été 2011, un an avant les JO de Londres

Le rapport fait également état d’un footballeur étranger qui aurait vu son contrôle annulé sur décision du ministre des Sports, une chance pour lui, puisque 89 % des échantillons d’athlètes étrangers testés positifs n’étaient pas « corrigés » par le directeur du laboratoire de Moscou, sur consigne du pouvoir.

Le rapport est-il fiable à 100 % ?

« Je n’ai aucun doute sur les résultats de ce rapport », a confié McLaren, longuement questionné par les journalistes, et notamment par une consœur russe qui lui demandait pourquoi son pays n’avait pas collaboré à l’enquête. Le juriste canadien a reconnu qu’il avait dû boucler son enquête en 57 jours sous la pression de l’AMA afin de rendre son verdict avant les Jeux de Rio, et qu’il n’avait pas jugé bon de travailler avec les autorités russes, estimant entre les lignes leur collaboration insuffisante et leur bonne volonté sujette à caution.

En fait, l’investigation se base presque entièrement sur les dires de Rodchenkov, jugés « très crédibles » selon les experts qui ont contribué à l’enquête. Enfin, Mc Laren, relancé plusieurs fois sur le nom des athlètes incriminés, a répondu à chaque fois que là n’était pas le but de son rapport et qu’il n’avait pas de noms à donner, malgré des informations très précises qui laissent penser que les athlètes dopés sont bien identifiés.

La question bonus : Les athlètes russes privés des JO de Rio ?

Cela semble inéluctable au vu de ces révélations qui n’en sont plus vraiment. « Le CIO n’hésitera pas à prendre les sanctions les plus strictes possibles, contre tout individu et toute fédération impliqué(e) », a expliqué le président du CIO Thomas Bach dans un communiqué, en annonçant une réunion téléphonique de la commission exécutive du CIO mardi, lors de laquelle « pourraient être prises des mesures provisoires et des sanctions par rapport aux Jeux de Rio 2016 ». On saura vite, donc.