Harriet et M15 sont  deux aigles chauves (Pygargue à tête blanche, en VF), de Floride.
Harriet et M15 sont deux aigles chauves (Pygargue à tête blanche, en VF), de Floride. - DICK PRITCHETT

Vous avez peut-être vous-même passé plusieurs heures sur ce video live ? Si c’est le cas, sachez que vous n’êtes pas seul. Depuis plusieurs jours, les internautes se passionnent pour l'#EagleCam, un video live montrant l’éclosion de deux œufs d’aigles basés en Floride. Ou plutôt, l’éclosion d’un des deux œufs pour le moment, l’autre n’ayant pas encore daigné sortir de sa coquille.

Au programme : une image fixe sur un aigle assis dans un nid. La plupart du temps, on n’aperçoit ni l’oisillon déjà né, ni l’œuf couvé. Et pourtant, ce mardi soir, le compteur affiche plus de 68 millions de vues. Ce n’est pas la première fois que des live plutôt atypiques fascinent à ce point. Rappelez-vous : il y a presque un an, vous aviez peut-être suivi les aventures d’une flaque d’eau anglaise sur Periscope ? Ou bien peut-être avez-vous compté les camions rouges qui passaient à un carrefour du Wyoming en direct sur YouTube ?

Le droit à l’ennui

Dans tous les cas, le succès de ces directs peut sembler étrange, tant les images diffusées paraissent banales. « Dans ces vidéos aspectaculaires, c’est une dramaturgie du temps, qui est à l’oeuvre. Le temps vide est lui-même mis en scène », analyse Laurence Allard, maître de conférences en sciences de la communication à Paris 3. En gros, il ne se passe pratiquement rien, et c’est ça qui est bien.

Pour le psychologue Michael Stora, cofondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (OMNSH), regarder Periscope est parfois édifiant sur un point : l’ennui est partagé en direct. « On peut voir des personnes face caméra qui ne disent rien. Ici, c’est un peu le même procédé, il ne se passe rien, commente-t-il. Comme si les personnes qui regardent ces lives se disaient : 'J’en ai marre qu’il se passe toujours quelque chose'. C’est une sorte de droit à l’ennui, avec des images apaisantes. »

Le nouvel interlude ?

Si cette esthétique du temps qui passe et de l’ennui est en vogue, c’est aussi parce que de nouveaux moyens techniques comme Periscope ou Facebook live le permettent. La vidéo en direct, c’est Internet qui se change en télévision. « Cette idée qu’Internet peut se regarder est assez récente, observe Laurence Allard. A la base, c’est un outil de communication et d’information. On peut désormais passer des heures à regarder Internet, on réinvente le flux télévisuel. »

Ces video live font d’ailleurs penser aux anciens « interludes » qui passaient encore à la télévision dans les années 1970, comme celle d’un train qui passe par exemple. Une image où fondamentalement, il ne se passe pas grand-chose. Et développer ainsi le goût du voyage immobile, comme l’a fait la télévision avec les documentaires, par exemple. Ou une certaine inclination à la contemplation, « comme lorsqu’on se perd en regardant la mer », indique le psychologue Michael Stora.

Le plaisir de l’interaction inutile

Cette téléfication du Web reste couplée à l’essence même d’Internet : l’interaction. « La logique sociale du voir ensemble et commenter, s’interroger, qui constitue la base de la culture numérique, fonctionne toujours et explique le grand nombre de partages de ces directs sur Twitter », estime la sociologue.

Pour ce faire, il est logique de partager des contenus plutôt consensuels. Et quoi de moins controversé qu’une flaque d’eau ou l’éclosion d’un œuf ? « Il y a une sorte de contre-culture du parler utile, comme si les gens voulaient partager et parler de choses qui n’ont aucun intérêt », indique Michael Stora.

A l’heure où nous écrivons ces lignes, le second œuf n’a toujours pas éclos. To be continued par ici.

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