«Pizzagate»: Pédophilie, pizza et Clinton... Anatomie de la chaîne de la désinformation

WEB L'histoire inventée déchaîne la webosphère «alt-right» depuis plusieurs semaines..

Philippe Berry

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Illustration d'une pizza.

Illustration d'une pizza. — SIPA

C’est l’histoire d’une pizzeria fréquentée par les hipsters de Washington, qui viennent y écouter de la musique live et jouer au tennis de table. Mais depuis début novembre, Comet Ping Pong est victime d’une campagne diffamation qui l’accuse d’être le repère d’un cercle pédophile mené par Hillary Clinton et son directeur de campagne, John Podesta. Harcelé et menacé, le propriétaire de l’établissement, James Alefantis, a demandé à Facebook, Reddit et Twitter de l’aider à combattre la désinformation. Sans grand succès.

Etape 1 : L’invention d’une théorie du complot sur 4Chan et Reddit

Le patient zéro est évidemment anonyme. Le 3 novembre, sur 4chan, fréquenté par les trolls de l’alt-right, cette mouvance nationaliste sur laquelle Donald Trump a surfé, un internaute examine les emails piratés de John Podesta, publiés par WikiLeaks. Il y trouve une référence à Comet Ping Pong et relève que son propriétaire était le partenaire de David Brook, un célèbre supporteur de Clinton. Il tente ensuite d’établir un lien avec le financier Jeffrey Epstein, condamné dans une affaire de prostitution impliquant une mineure, qui avait prêté son avion à Bill Clinton en 2002. Rapidement, d’autres internautes s’y mettent. Comme dans tout bon complot Illuminati, certains sont persuadés de voir des logos pédophiles dans les menus. D’autres croient détecter des conversations cryptées entre Podesta et son frère (hotdog = garçon, pizza = fille, sauce = orgie).

Dans la foulée, des threads sont créés sur Reddit, notamment dans la section des supporteurs de Trump r/The_Donald, et chacun apporte sa pierre à l’édifice conspirationniste. L’art mural surréaliste de la pizzeria, les photos Instagram d’employés de l’établissement avec leurs enfants, tout y passe.

Sur YouTube, l’internaute « Evil Hillary » rassemble le tout le 6 novembre dans une vidéo anxiogène rapidement vue par près d’un demi-million de personnes. La punchline ? Le nom «James Alefantis» est l’anagramme, en français, de « J’aime les enfants ». CQFD.

Etape 2 : Le relais sur des sites conspirationnistes

Deux jours avant l’élection, James Alefantis remarque une explosion de son nombre de followers Instagram. Il raconte au New York Times qu’il a d’abord reçu des menaces du type « On va t’attraper » via les commentaires. Parallèlement, l’histoire est reprise par une multitude de blogs mineurs et certains plus mainstream comme The Vigilant Citizen. Cette semaine, elle est même remontée jusqu’à l’influent site InfoWars, d’Alex Jones. Le roi des théoriciens du complot (qui maintient que le 11-septembre est un « inside job ») a activement fait campagne pour Trump. En juin, le candidat républicain avait remercié Jones et ses supporteurs, leur lançant : « Vous êtes extraordinaires, je ne vous décevrai pas ». La vidéo de Jones sur le pizzagate a été vue plus de 300.000 fois en six jours.

Etape 3 : Le partage sur Facebook et Twitter

La chambre de résonance joue à plein sur Facebook et Twitter. Plusieurs dizaines milliers de personnes partagent des articles sur « ping pong pizza » et « pizzagate central ». Sur Google Trends, « pizzagate » reste plutôt confidentiel jusqu’au 19 novembre et explose ensuite – sans doute après la couverture médiatique des grands journaux.

Accusé de favoriser le partage de faux articles, Facebook fait plutôt du bon boulot dans sa rubrique « liens » : seuls des articles démontant la théorie apparaissent. Google, en revanche, retourne deux billets d’InfoWars dans la première page des résultats. En plein débat sur leur responsabilité pour mieux combattre la désinformation, les deux entreprises ont promis de couper les revenus publicitaires des sites qui ont fait des « fake news » un juteux business. James Alefantis, lui, a obtenu que Yelp fasse du ménage sur la page de Comet Ping Pong. Reddit a également fermé plusieurs discussions sur le sujet. Evidemment, plusieurs autres ont déjà été rouvertes. Le combat contre la désinformation est une guerre perpétuelle.