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La Colombie du café, itinéraire à flanc de cordillère
Amérique latine

En Colombie, reliefs escarpés et villages colorés racontent la culture du café

Dans les Andes colombiennes, le café façonne paysages, villages et destinées. De Salamina à Honda en passant parc national Los Nevados, le voyage révèle un pays vertical, aux couleurs et aux climats contrastés
Jean-Claude Urbain

Jean-Claude Urbain

La tasse de café est encore fumante. Don Pedro la tient à deux mains face au paysage vertigineux de Salamina, où les plantations s’accrochent aux replis vert sombre de la cordillère. À soixante-sept ans, cet ancien entrepreneur revenu des États-Unis parle de son breuvage comme d’un grand vin : terroir, équilibre, longueur en bouche… Sa tasse vidée, il entraîne ses visiteurs sur les pentes abruptes de sa finca. Il prélève une cerise mûre, en libère deux graines pâles qui, après fermentation et lavage, sécheront sur son toit-terrasse. Sa fierté : les jeunes pousses encore protégées dans leurs pots. « Il faudra sept mois avant de les planter, puis deux ans pour en cueillir les premiers fruits. » Récolté à la main, lavé, séché et torréfié sur place, le café arabica de Don Pedro livre des notes de chocolat et de fruits mûrs.

Don Pedro cultive de l’arabica, seule espèce admise sous l’appellation « Café de Colombia ».
Don Pedro cultive de l’arabica, seule espèce admise sous l’appellation « Café de Colombia ». - Jean-Claude Urbain

La même scène se répète sur des centaines de coteaux. Colonne vertébrale de l’économie colombienne au début du XXe siècle, le grain fait toujours vivre près de 550.000 familles de cafeteros. Les hydrocarbures, l’industrie et le tourisme diversifient désormais les ressources du pays, mais sans détrôner la caféiculture au classement des symboles nationaux. En 2011, l’Unesco a inscrit ce « Paysage culturel du café » au Patrimoine mondial : six ensembles agricoles où plantations, villages et savoir-faire composent une œuvre collective, enrichie par une mosaïque de microclimats andins. Dans le département de Caldas, l’itinéraire conçu par Terres d’aventure parcourt de ce territoire de montagne, façonné par le travail obstiné de petites exploitations familiales.

Dans les grandes demeures de Salamina, les patios témoignent du raffinement auquel aspiraient les familles enrichies par le café.
Dans les grandes demeures de Salamina, les patios témoignent du raffinement auquel aspiraient les familles enrichies par le café. - Jean-Claude Urbain

À Salamina, l’argent tiré des plantations a fait fleurir les balcons. Dans cette localité posée en équilibre sur une crête, les riches maisons s’élèvent sur deux ou trois niveaux. Leur ossature souple de bois, hourdie de terre, résiste aux secousses sismiques. Leurs avant-toits colorés débordent largement pour repousser les pluies. La prospérité cherchait jadis ses modèles outre-Atlantique : un plan de ville en damier d’inspiration espagnole, une fontaine fabriquée à Paris sur la place centrale… Plus bas coule une rivière baptisée Chambéry. Il y a un siècle, ressembler à l’Europe était une manière d’afficher sa réussite. Le café finançait alors les boiseries sculptées, les vastes salons et cette architecture qui survit aux fortunes.

Fraîcheur dans les hauteurs

La route repart, étroite, cabossée, encombrée de camions et de bus bariolés qui se croisent au pas. Dans les montagnes, les distances ne se comptent guère en kilomètres, mais en virages… et en heures. Cette géographie tourmentée éclaire l’histoire. En Colombie, les Andes se divisent en trois cordillères parallèles. Les conquistadors s’établirent d’abord sur la branche orientale, autour de Bogotá. Celle du centre fut investie plus tard, surtout au XIXᵉ siècle, par des familles créoles en quête de terres cultivables. Elles défrichèrent les pentes, fondèrent des bourgs et relièrent les différents étages de la montagne. Bien avant le café, les mines de Falan avaient déjà attiré les chercheurs d’or et d’argent espagnols. La conquête changeait d’objet, pas de direction : toujours plus haut.

Proclamée arbre national, le palmier de cire peut dépasser 50 m, ce qui en fait le plus haut palmier du monde.
Proclamée arbre national, le palmier de cire peut dépasser 50 m, ce qui en fait le plus haut palmier du monde. - Jean-Claude Urbain

À 2.900 mètres d’altitude, les palmiers de cire de La Samaria tutoient les nuages. Leurs troncs lisses et fins s’élèvent à plusieurs dizaines de mètres au-dessus des vallons verdoyants. La beauté du paysage semble immuable. Elle résulte pourtant d’une disparition. Ces arbres, devenus emblème national, poussaient autrefois au milieu d’épaisses forêts andines, défrichées pour ouvrir des pâturages et planter des pommes de terre. Les vaches broutent désormais autour de géants privés de descendance, car les jeunes pousses supportent mal le plein soleil. Jadis, la pellicule cireuse de leur tronc servait d’amadou ; son prélèvement est aujourd’hui interdit. Des efforts sont menés pour protéger cette espèce à la croissance très lente. Reste à concilier sa sauvegarde avec l’urgence des besoins agricoles.

Le duvet des frailejones piège l’humidité de la brume et la dirige vers le sol, participant ainsi à l’alimentation des ruisseaux.
Le duvet des frailejones piège l’humidité de la brume et la dirige vers le sol, participant ainsi à l’alimentation des ruisseaux. - Jean-Claude Urbain

Plus haut, les arbres finissent par renoncer. Vers 4.000 mètres, l’écosystème appelé páramo étend ses tourbières sous une brume épaisse. Les sentiers serpentent entre les herbes, mais le souffle est court. On s’arrête alors pour boire un thé de coca, se réchauffer et tenter d’apercevoir le volcan Nevado del Ruiz entre deux lambeaux de nuage. Le panorama est féerique. À perte de vue, les frailejones dressent leurs rosettes laineuses parmi les touffes jaunies. Leurs feuilles captent l’humidité ambiante ; le sol spongieux la retient, la filtre, puis la rend aux ruisseaux. Le parc national Los Nevados est ainsi bien plus qu’un paysage spectaculaire. C’est une réserve d’eau essentielle aux villes et aux cultures situées en contrebas. Dans les fincas, chaque tasse de café en dépend.

Des vallées ensoleillées

Changement de saison. La descente vers la vallée du fleuve Magdalena fait passer de l’hiver à l’été en moins de deux heures. L’air s’épaissit. La végétation aussi reprend du volume. Puis la route atteint Armero. Le 13 novembre 1985, une éruption du Nevado del Ruiz fit fondre une partie de sa calotte glaciaire. La coulée de boue dévala la vallée et atteignit la ville en moins de deux heures et demie, faisant près de 25.000 victimes. Il ne reste d’Armero que quelques pans de murs et d’innombrables stèles funéraires. Le visage d’Omayra Sánchez, treize ans, prisonnière des décombres sous le regard du monde impuissant, demeure celui du désastre. La halte sera brève. Juste le temps de comprendre qu’ici, même silencieux, le volcan pèse sur la vie des hommes.

Au pied du Nevado del Ruiz, le bourg coloré de Murillo a été distingué en 2025 par ONU Tourisme parmi ses « Best Tourism Villages ».
Au pied du Nevado del Ruiz, le bourg coloré de Murillo a été distingué en 2025 par ONU Tourisme parmi ses « Best Tourism Villages ».  - Jean-Claude Urbain

Salamina, Honda et Guaduas appartiennent au réseau touristique des « Pueblos Patrimonio ». Créé en 2010, celui-ci réunit dix-huit communes dont le patrimoine, matériel et immatériel, est reconnu d’intérêt culturel national. Le dispositif ne vise pas seulement à repeindre les façades ou à attirer les visiteurs. Il tente de préserver des plans urbains, des techniques de construction et des usages fragilisés par l’exode rural, les transformations anarchiques et le coût de l’entretien. Chacune de ces bourgades raconte une histoire différente. Salamina conserve la mémoire de la colonisation caféière ; Guaduas, celle de l’indépendance et de son héroïne Policarpa Salavarrieta ; Honda, celle des échanges commerciaux. Leur architecture n’est pas uniforme. Elle garde la trace des activités et des ambitions qui les ont faits naître.

Suspendu sur 168 mètres au-dessus du Magdalena, le pont Navarro est classé monument national.
Suspendu sur 168 mètres au-dessus du Magdalena, le pont Navarro est classé monument national. - Jean-Claude Urbain

Honda apparaît telle un mirage dans une nappe de chaleur écrasante. Ses ruelles pavées descendent à pic entre des maisons fleuries, badigeonnées de couleurs franches. Au confluent du Gualí et du Magdalena, la ville fut longtemps un carrefour où transitait la production des cordillères. Considéré comme le plus vieil ouvrage métallique d’Amérique du Sud, le pont Navarro, inauguré en 1899, semble sorti d’un roman d’aventures. À l’heure où le soleil rougit derrière sa structure jaune, les verres d’aguardiente égayent les conversations. Les anciens se souviennent de l’époque où les marchandises poursuivaient ici leur route par bateau. Le café, lui, finit toujours dans les tasses – où, malgré la chaleur, personne ne songe à le servir froid.

Le séisme qui a frappé la région du café en août 2026 a rappelé la vulnérabilité de ces territoires de montagne. Dans les localités restées accessibles, maintenir l’activité touristique contribue très concrètement à faire vivre guides, hôteliers, restaurateurs et artisans, et à soutenir une économie locale mise à l’épreuve.

Circuit

Depuis 1976, Terres d’Aventure défend une idée : mettre les voyageurs en mouvement, au plus près de la nature, pour ouvrir leur esprit au monde. Son itinéraire « Barichara, canyon de Chicamocha et région du café » condense cette ambition en 16 jours. La première semaine relie Medellín aux villages d’Aguadas et Salamina, gagne les palmiers de cire de Samaria puis le páramo du Nevado del Ruiz, avant de redescendre vers Armero, Falan et Honda. La seconde bascule dans le Santander : cacao, chemins de Lengerke, canyons, villages de Guane et Barichara, avant de s’achever à Carthagène, sur la côte caraïbe.

Prévu pour 4 à 12 participants dès 16 ans, ce voyage accompagné de niveau physique intermédiaire alterne en moyenne 4 à 5 heures d’activité par jour, dont une journée plus soutenue de 7 à 8 heures de marche. À partir de 4.590 euros, vols, hébergements et transferts inclus.

À voir

Le voyage vers la région du café commence à Medellín, ville de briques serrée contre ses collines. Il y a à peine vingt ans, guérillas, paramilitaires et narcotrafiquants s’y disputaient des quartiers entiers. Dans la Comuna 3, à Manrique, cette histoire reste à vif. Luz Dary Álvarez y a fondé Escarabajo Azul, premier opérateur touristique du barrio, porté par un collectif de femmes. Elle entraîne les visiteurs dans des venelles pentues, à la découverte des fresques du projet Constelaciones. Déployées sur 500 maisons, les couleurs de l’artiste Fredy Alzate ont remplacé les frontières invisibles qui cloisonnaient jadis le quartier. L’odeur des arepas de maïs accompagne cette marche à travers une ville qui panse ses blessures sans prétendre les effacer. Le Museo Casa de la Memoria prolonge la visite en donnant la parole aux victimes de décennies de conflit.