Terre de Feu : De Punta Arenas au cap Horn, à travers les méandres glacés du Grand Sud
Façonné par des éléments déchaînés, l’archipel rugueux des « Magellanes » chiliennes donne tout son sens à l’expression « bout du monde »Jean-Claude Urbain
Même en plein cœur de l’été austral, pour voyager en Terre de Feu, mieux vaut partir couvert… Le nom est en effet trompeur ! Selon la légende, le navigateur portugais Fernand de Magellan n’aurait aperçu que les foyers de campements indigènes à l’approche de ces rivages inconnus, en 1520. Il baptisa donc la région Tierra del Humo, « Terre de Fumée ». Puis, considérant qu’il n’y avait pas de fumée sans feu, son commanditaire, le souverain Charles Quint, la renomma Tierra del Fuego. Cela sonnait mieux. Mais avec ses montagnes aux neiges éternelles et ses innombrables glaciers qui dégringolent jusqu’à la mer, la Terre de Feu est bien une fille du froid. Hormis l’Antarctique et les déserts, il n’y a rien de plus inhospitalier sur la planète !
Creusés par des glaces millénaires, giflés par des vents déchaînés et rongés par des pluies diluviennes, les confins méridionaux de la Patagonie sont un condensé de sauvagerie naturelle. Surnommées « Magellanes » en l’honneur de leur découvreur, ces contrées du bout du monde sont tellement isolées qu’elles ne sont accessibles par aucun moyen de transport terrestre ou aérien. On ne peut s’y rendre que par la mer, à travers un dédale d’îles, de canaux et de fjords. Au départ de Punta Arenas, au Chili, lorsqu’il s’engouffre dans le détroit de Magellan pour une navigation côtière en direction d’Ushuaia, en Argentine, le Stella Australis connaît les grandes lignes de son itinéraire. Mais sa route à travers l’archipel magellanique dépendra des conditions météorologiques.
Chiliens et Argentins se sont longtemps disputés les 73.700 km² de ces îles australes pratiquement inhabitables. « Les dieux qui étaient restés sur terre, racontaient jadis les Onas, se transformèrent en lacs, en montagnes, en arbres… Et le vent naquit. » Toute la Terre de Feu est contenue dans cette fable : c’est partout le même chaos de montagnes dont l’océan et ses tempêtes écument les vallées. Le vent tombe droit des cimes déchiquetées, accélère sur les pentes comme sur des toboggans, puis s’engouffre à 200 km/h dans les fjords, balaie les canaux et secoue les forêts qui poussent toutes penchées. Nous sommes dans les « cinquantièmes hurlants », ces régions au sud du 50e parallèle qui hantent les rêves de tous les passionnés de géographie et d’histoire maritime.
Des dauphins guident le navire, des pétrels géants ferment la marche, sous le regard sévère d’albatros à sourcils noirs. Presque toutes les formes de vie que Magellan avait pu observer lors de son passage existent toujours en Terre de Feu. Toutes, sauf les Amérindiens. Pour les colons qui suivirent les premiers explorateurs, ces autochtones étaient de trop. Onas, Kawesqars, Tehuelches et autres Yagans chassaient le phoque et le guanaco, ce petit lama du sud des Andes. Leur gibier s’étant raréfié après l’invasion des fusils et des barbelés européens, les Amérindiens s’en prirent aux moutons des colons. Comment auraient-ils pu concevoir que des animaux eussent des propriétaires ? Les pionniers n’attendaient que ce prétexte pour les massacrer. Puis l’alcool et les maladies du Vieux Monde virent à bout des survivants.
De la baie Ainsworth jusqu’au canal Beagle, le Stella voyage dans le sillage des plus illustres aventuriers. Les noms de Francis Drake, Jean-François de La Pérouse, James Cook, ou encore Charles Darwin, restent à jamais liés à ces confins de la planète et alimentent les conférences à bord du bateau. Tout au long du parcours, naturalistes, glaciologues, géologues, ornithologues et ethnologues partagent leurs connaissances avec les passagers. Car la croisière n’est pas ici pour s’amuser, mais pour se cultiver. Et se frotter à la légende : « Tendez l’oreille les soirs de tempête. Vous pourrez entendre sonner les cloches des épaves disséminées au fond des eaux glaciales. »
Au cœur des ténèbres australes
L’eau engourdie par le froid se referme lentement derrière le Stella qui va sa route entre les milliers de pièces de ce puzzle éparpillé. Autour de la Terre de Feu règne un des pires climats que l’on puisse imaginer. La ronde incessante des dépressions et la violence des bourrasques qui les accompagnent ont donné naissance à une jungle extravagante, chevelue et dégoulinante d’humidité, où se mêlent mousse, lichen, touffes de buis, bruyères arborescentes et hêtres rabougris aux allures de bonsaïs. Plus haut, la forêt devient parfois cimetière d’arbres : des squelettes gris, brûlés par le gel ou la foudre. Plus haut encore, de curieuses tourbières spongieuses, ensevelies 250 jours par an sous le brouillard. Troisième étage : les neiges éternelles.
Le bateau louvoie maintenant dans le canal Beagle, 150 ans après le bateau du même nom qui conduisait le jeune Darwin à la recherche de « l’origine des espèces ». Le franchissement de canaux étroits ainsi que les descentes à terre quotidiennes permettent aux voyageurs de contempler l’étrange beauté de cette nature façonnée par la brutalité des éléments. Dans les fjords les plus étroits de la Terre de Feu, le Stella semble avancer dans la nef d’une cathédrale dont les piliers s’élancent jusqu’au ciel. On ne peut décrire cet extraordinaire relief sans évoquer le travail des géants qui l’ont façonné. Tout au long du Quaternaire, les glaciers ont labouré la Terre de Feu dans tous les sens. Puis ils se sont retirés, laissant l’océan inonder un inextricable lacis de vallées.
L’approche en bateau d’un front de glacier semblant descendre directement des nuages jusque dans les eaux ténébreuses d’un fjord est une expérience inoubliable. Pia, Romanche, Alemania, Francia ou Italia sont quelques-uns des nombreux titans que les passagers du Stella peuvent presque toucher du doigt le long de « l’Avenue des glaciers ». Le plus majestueux d’entre eux est le Marinelli. Avec ses treize kilomètres de long pour trois de large, il s’agit du plus grand glacier de la cordillère Darwin. Une force de la nature dont l’écho des craquements se répercute à l’infini. Fascinés par ce colosse en action, les voyageurs goûtent chaque seconde d’un spectacle qu’ils savent en sursis. Car, comme ses congénères, le Marinelli recule inexorablement. Depuis le début du XXe siècle, il aurait perdu la moitié de sa masse.
La dernière balise avant les limbes de l'Antarctique apparaît enfin par 55°58’Sud et 67°16’Ouest. Un point minuscule sur la carte du monde, que des hommes courageux ont transformé en légende. L’île Horn est un morceau d’enfer sur terre, une pyramide lugubre, posée sur une mer d’encre presque toujours houleuse. Il faut sûrement être un peu masochiste pour se réjouir à l’idée de fouler ce promontoire dantesque. Doublé pour la première fois en 1616 par deux Hollandais de la ville de Hoorn, le cap Horn a mis les marins du monde entier au supplice. Les fonds des alentours seraient la sépulture d’environ 10.000 corps perdus dans les naufrages de quelque 800 bateaux. Le Stella, qui s’en approche toujours avec extrême prudence, connaît destin plus heureux.
Pas la moindre plage pour débarquer. L’accostage se fait au pied de la falaise, lorsque la mer et la visibilité le permettent. Pour le sous-officier basé au cap Horn, chaque passage du Stella est un événement. José Luarte, sa famille et leur chat sont les seuls habitants de l’île. « La mission dure normalement un an, mais nous allons prolonger. Mon épouse, qui est aussi garde forestier, étudie cette nature intacte, classée réserve de biosphère par l’Unesco. » Les visiteurs se dispersent entre le phare, sa chapelle en rondins et le monument aux disparus en mer. Le site semble presque accueillant, quand une rafale glacée rappelle tout le monde à la réalité. Impossible de rester plus longtemps… Les États se sont querellés jusqu’en 1881 pour occuper ces derniers fragments de cordillère. Mais il semble que ces îles n’auront jamais d’autres maîtres que l’océan et ses tempêtes.



















