Au fil du Mékong, la croisière réveille le souvenir d’une Indochine envoûtante
Asie du sud-est•Naviguer lentement sur les eaux brunâtres du Mékong permet de dilater le temps. Le voyage au cœur de la péninsule indochinoise se gonfle de mystères à mesure qu’approche la cité d’Angkor.Jean-Claude Urbain
De la trépidante Hô Chi Minh-Ville aux vestiges endormis de l’empire khmer, la croisière fluviale sur le Mékong est un voyage empreint de nostalgie. Chaleur moite, magma de fils électriques et concert de cyclomoteurs pétaradants ne composent pas le plus agréable des comités d’accueil. Mais si la plus grande ville du Vietnam ne livre pas d’emblée ses charmes, elle se laisse volontiers apprivoiser lorsqu’on y cherche les traces du passé. Ses habitants l’appellent d’ailleurs Saïgon, préférant ce nom historique à celui adopté en 1976, en l’honneur de « l’oncle Hô ». Point de chute des voyageurs occidentaux depuis la fin du XIXe siècle, l’ex-rue Catinat garde le cachet de ce « petit Paris d’Extrême-Orient » à l’ombre des façades coloniales.
Après un siècle d’influence française, puis une douloureuse occupation américaine, suivie d’années d’enfermement communiste, Hô Chi Minh-Ville a repris les rênes de son destin. Aujourd’hui, la ville croque la modernité à pleines dents. Peuplée de neuf millions d’habitants, cette mégalopole réalise à elle seule 35 % du PNB vietnamien. Emblèmes triomphants de cette prospérité, les tours de verre et d’acier y poussent à un rythme effréné dans des quartiers survoltés. La « Saïgon d’exil et de langueur » décrite par l’écrivain Pierre Loti se cache désormais dans le vert des rizières. Loin du tumulte citadin, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de la ville, le delta du Mékong vit encore au rythme de l’Asie éternelle.
Le fleuve mythique, qui irrigue six pays sur près de 4.200 kilomètres depuis les hauteurs du Tibet, ralentit sa course à l’approche de la mer de Chine. Alangui par la luxuriance tropicale du Sud-Vietnam, il se fractionne en neuf bras pour former un des dédales aquatiques les plus vastes du monde. Ces « Neuf Dragons » dessinent un paysage mi-solide mi-liquide dans lequel s’épanouit une civilisation fluviale aux gestes immémoriaux. C’est ici que Marguerite Duras passa toute sa jeunesse, là où Mae Khong, la « Mère des eaux », gouverne la vie des hommes. Dans L’Amant, la femme de lettres fait du fleuve un personnage à part entière. Sur son cours large et serein, les molles ondulations des jacinthes d’eau dictent le rythme de la croisière.
Conçu par la compagnie CroisiEurope, l’élégant Indochine II navigue au plus près des berges. Sur leur balcon privatif, les passagers sont aux premières loges pour profiter du spectacle. Tout un univers de rizières, de vergers et de demeures coloniales se déploie au cœur du delta. Sur les quais de Cai Be, de Sa Dec ou de My Tho, on se fraye un chemin entre les victuailles, les cages à poules et les bicyclettes jusqu’aux bacs-transbordeurs. Ces derniers assurent une liaison vitale entre des rives brunes, cernées de mangrove. Ils embarquent en rangs serrés les marchandes à chapeau conique, les écoliers en uniforme, les ouvriers, mais aussi les scooters, les voitures et les camions dans un ballet permanent. À bord, on fume, on rit, et on rêve parmi les odeurs de saumure et de fruits mûrs.
L’autre « Pays du sourire »
L’eau caramel, la boue grasse, les palmiers longilignes et les maisons de tôle sur pilotis composent la scène d’un théâtre quotidien dont les acteurs principaux sont des pêcheurs en sarong, des moines en tunique orange et des enfants hurlant de joyeux « Hello ! » aux voyageurs. Car non, en Asie du Sud-Est, la Thaïlande n’a pas le monopole des sourires ! Ceux du Cambodge, bien que souvent rougis par la chique de bétel, sont magnifiques et communicatifs. Émouvants, aussi, lorsqu’on sait que les cicatrices de ce pays ne sont pas encore totalement refermées… Il y a à peine plus de quarante ans, le sinistre Pol Pot et ses Khmers rouges fanatisés faisaient deux millions de morts : un quart de la population cambodgienne de l’époque !
Impossible de ne pas penser à ce génocide lorsque l’Indochine II accoste à Phnom Penh. En 1975, au terme de la guerre du Vietnam, les Khmers rouges furent accueillis en héros dans leur capitale. Mais l’arrivée de ces maquisards communistes annonçait le début d’une longue nuit. Dans un pays coupé du monde pendant près de quatre années, tout ce qui n’était pas dévolu au travail collectiviste dans les rizières était éradiqué. Au cœur de Phnom Penh, la prison « S21 », ses salles de torture et ses galeries de portraits donnent une idée de cet épisode cauchemardesque. Face aux cellules, le règlement intérieur fait froid dans le dos. Règle numéro 6 : « Il est interdit de crier ou de protester pendant les coups de fouet et l’électrocution. » Sur les 17.000 personnes interrogées ici, seulement sept ont survécu…
Dans la rue, une autre forme d’épreuve attend les visiteurs : la circulation routière. Phnom Penh n’est pas faite pour les piétons ! Ses trottoirs servent en effet de parkings à des milliers de scooters garés en rangs serrés. On arpente donc le bitume brûlant à ses risques et périls, en évitant de se laisser distraire par les fils électriques qui s’accrochent aux poteaux en grappes surréalistes. Des ors du Palais royal à l’animation du marché central en passant par les nombreux édifices coloniaux hérités du protectorat français, il y a pourtant beaucoup à voir dans la capitale cambodgienne. Une seule solution pour continuer la découverte en toute sécurité : grimper dans un tuk-tuk.
Phnom Penh est au centre d’un « X » dessiné par la confluence du Mékong et de la rivière Tonlé Sap. Le lac du même nom est le second organe vital du pays. À la période des moussons, lorsque le cours de la rivière s’inverse sous la pression du fleuve, la surface du lac quadruple. Puis, à la saison sèche, les eaux accumulées retournent dans le cours du Mékong, libérant des terres fertilisées par les alluvions. Ce phénomène de vases communicants détermine la suite du voyage. Après Phnom Penh, la croisière se poursuit sur le Tonlé Sap ou s’attarde sur la rivière, en fonction de la hauteur des eaux. La première option isole le bateau dans l’immensité silencieuse d’une véritable mer intérieure. La seconde permet d’apprécier un peu plus longtemps l’animation des berges, avant l’arrivée tant attendue à Angkor.
La poésie des ruines
Sorti de l’oubli en 1860 par le naturaliste français Henri Mouhot, Angkor Wat est le symbole culturel et esthétique du pays. Son prestige est tellement fédérateur pour les Cambodgiens que sa silhouette trône sur leur drapeau national. Mais le célèbre temple, classé au Patrimoine mondial de l’Unesco, n’est qu’une infime portion de l’ancienne cité khmère. Avec près de mille structures sacrées, disséminées sur trois mille kilomètres carrés, Angkor (la « ville » en sanscrit) est un site archéologique hors normes. Sept capitales s’y sont succédé entre les IXe et XVe siècles. Au XIIe, elle était la plus grande conurbation du monde : une mégalopole médiévale d’un million d’habitants ! À titre de comparaison, Paris n’en comptait que 50.000 à la même époque.
Angkor ne ressemble aucune autre construction humaine. Pour ses concepteurs hindouistes, la ville était le centre organique de l’univers. Chacun de ses temples-montagnes se voulait la reproduction terrestre du domaine des dieux. Ce sont tous des quadrilatères ponctués de tours en forme de tiare et couverts de bas-reliefs aux scènes mythiques et guerrières autour d’un sanctuaire central. Ces splendeurs architecturales sont principalement l’œuvre du souverain Jayavarman VII. Sous son règne, l’empire khmer était à son apogée et adoptait le bouddhisme comme religion d’État. Indifférents à la course du temps, quelque 200 Bouddha au sourire énigmatique veillent toujours sur le temple du Bayon qui trône au centre d’Angkor Thom, la « grande ville » du roi-bâtisseur.
La disparition mystérieuse de Jayavarman VII aux alentours de 1220 sonna le glas de cette civilisation angkorienne. Désorganisation religieuse ou dérèglement du cycle des moussons ? L’empire se décomposa rapidement lorsqu’émergea une nouvelle puissance régionale, celle du Siam, l’actuelle Thaïlande. Et lorsque cette dernière la saccagea, vers 1430, Angkor fut définitivement abandonnée. Commença alors le combat titanesque du végétal contre le minéral. Pour Pierre Loti, qui visita le site en 1901, « il y a un entêtement de destruction même chez les plantes. Le Prince de la Mort, Shiva, a imaginé, […] entre mille autres agents destructeurs, ce figuier des ruines auquel rien ne résiste. » Dopée par la chaleur et l’humidité ambiante, la végétation s’est en effet incrustée entre les blocs de grès, disloquant patiemment les murs les plus robustes.
Le charme lugubre de ces sanctuaires sertis de racines tentaculaires fascine les voyageurs contemporains comme il envoûta jadis les explorateurs et les écrivains. Après Pierre Loti, Paul Claudel et André Malraux succombèrent, eux aussi, au sortilège des apsaras. L’art khmer n’a rien produit d’aussi délicat que ces danseuses célestes aux sourires hypnotiques et aux déhanchements exquis, sculptées sur les piliers des temples. Elles seraient plus de deux mille disséminées à travers cette forêt de sombres enchantements. Au terme d’une croisière hors du temps, errer sous leur regard dans la splendeur délabrée de ces labyrinthes moussus ne laisse personne indemne.


















