Partir pour « La Cité des dames » permet de prendre congé du patriarcat
Et si cet été, vous partiez pour une contrée fantastique ? Par exemple, « La Cité des dames »Benjamin Chapon
L'essentiel
- Cet été, tout le monde n’a pas pu partir en vacances au bord d’un lagon polynésien, en haut d’une montagne andine ou même au cœur d’une forêt cévenole.
- Heureusement, il reste l’imaginaire. Les cultures fantasy et de science-fiction permettent des voyages, voir des vacances salvatrices. Vraiment ?
- Aujourd’hui, nous vous proposons un city break à « La Cité des dames », une BD et un univers féministe imaginé par l’autrice Blanche Sabbah.
Londres ? Berlin ? Rome ? Oubliez les destinations estivales ultra-touristiques et plongez dans un Moyen Âge réinventé pour un city break féministe ! À travers sa bande dessinée bouleversante La cité des dames, Blanche Sabbah réenchante le médiéval-fantastique et offre une destination idéale pour s’évader et recharger ses convictions.
L’autrice et illustratrice portait en elle cette œuvre chorale et émouvante depuis l’adolescence. En s’inspirant de la philosophe du XVe siècle Christine de Pizan, elle a conçu un univers de progressiste. Si la fantasy contemporaine se complaît trop souvent dans une imagerie grise, boueuse et complaisante envers la cruauté sexiste, Blanche Sabbah prend le contre-pied exact de cette « légende noire » en subvertissant les codes du genre pour y insuffler des moments de joie, de lumière et une immense liberté graphique.
Une colocation sororale et inclusive
Surtout, ce voyage permet de refuser le voyeurisme ambiant. L’autrice s’attaque frontalement à la justification des violences sexuelles au nom du « réalisme » historique, un argument paresseux trop souvent brandi dans la fiction de genre. « Il y a des violences sexuelles aujourd’hui aussi, et on ne se sent pas obligé de les reproduire en permanence dans toutes les œuvres contemporaines. Cet argument du réalisme ne tient pas », tranche-t-elle. Dans cette cité, pas de torture gratuite ni d’épreuves censées « endurcir » des héroïnes que la souffrance ne fait qu’affaiblir.
« Je ne souscris pas à l’idée que les épreuves nous endurcissent ; les épreuves nous affaiblissent. »
Prendre congé du patriarcat, c’est aussi changer radicalement de perspective narrative. Loin des récits centrés sur un héros masculin entouré de figures féminines stéréotypées, La cité des dames propose une construction chorale d’une grande richesse, digne de Game of Thrones, mais portée par des héroïnes aux corpulences, origaines et parcours diversifiés.
Conquérir sa légitimité dans un bastion masculin
Ici, l’évasion ne rime pas avec manichéisme simpliste. Pas de « Grand Méchant » absolu à terrasser pour que tout aille magiquement mieux, mais une société oppressive complexe où les femmes s’entraident face au danger structurel. Les personnages dialoguent, se confrontent et apprennent. L’œuvre évite la naïveté en rappelant qu’« il est facile de voir les injustices, mais beaucoup plus difficile de voir ses propres privilèges ». C’est cette sororité active qui transforme ce territoire imaginaire en un refuge inspirant.
« Il est facile de voir les injustices, mais beaucoup plus difficile de voir ses propres privilèges. »
Ce séjour dans l’imaginaire de Blanche Sabbah est aussi un acte de reconquête culturelle. Le milieu de la fantasy et de la bande dessinée reste historiquement dominé par les hommes. Si les États généraux de la BD recensent aujourd’hui 37 % d’autrices, celles-ci restent largement cantonnées au secteur jeunesse. En s’attaquant à la fantasy adulte avec un style graphique unique – nourri par la caricature et le dessin de presse –, l’autrice assume pleinement sa légitimité.
Notre dossier sur la FantasyAlors, la fantasy féministe est-elle le territoire radieux de nos vacances idéales ? Absolument. En réussissant le pari de « divertir et indigner en instruisant », Blanche Sabbah démontre que l’imaginaire n’est pas une fuite passive du réel, mais le laboratoire des révolutions de demain. Une lecture estivale indispensable, rafraîchissante et profondément politique.



















