Morts, inceste, dragons… «Game of Thrones» expliqué par les symboles et croyances du Moyen Age

SERIES Michel Pastoureau, historien spécialiste des symboles, décrypte « Game of Thrones »...

Benjamin Chapon

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Image extraite de la saison 5 de «Game of Thrones». — HBO

Que se cache-t-il derrière la mort du roi Robert Baratheon, tué à la chasse (oh, ça va, ce n’est pas un spoiler, ça arrive dans la saison 1) ? Que signifient les emblèmes des maisons des Sept couronnes ? La relation entre Cersei et Jaime Lannister est-elle aussi malsaine que cela ? On trouve toutes ces réponses, entre autres choses passionnantes, dans les livres de Michel Pastoureau, notamment Une histoire symbolique du Moyen Age occidental. Enfin presque…

Michel Pastoureau, médiéviste spécialiste des symboles, des emblèmes, et de l’héraldique, n’a jamais vu la série Game of Thrones : « J’en ai entendu parler, bien sûr. Je lirai peut-être un jour les romans ». En attendant qu’il trouve le temps, entre deux polars, sa lecture fétiche, de se pencher sur l’œuvre de George R. R. Martin, 20 Minutes lui a demandé d’analyser certaines péripéties.

Une mort honteuse ou glorieuse ?

Dans son dernier ouvrage, Le roi tué par un cochon, Michel Pastoureau raconte comment un héritier au trône de France est mort à cause d’un cochon sauvage qui avait effarouché son cheval. Cette mort infamante a été le point de départ d’opérations de communication de la part du roi de France, notamment le choix de faire du bleu, couleur mariale, la couleur de la couronne. Or, dans Game of Thrones, le roi Robert Baratheon meurt lors d’une chasse au sanglier.

« Un sanglier, au Moyen Age, est très différent d’un cochon de ferme, précise l’historien. Au XIIe siècle, une mort à la chasse au sanglier, ou à l’ours, est une mort héroïque. Plus tard, l’église cherche à faire interdire la chasse, surtout celle au corps à corps qui est considérée comme bestiale et diabolique. L’église va inverser la hiérarchie du gibier, en privilégiant la fauconnerie notamment ou la chasse au cerf qui devient un animal royal, presque christique. »

Or, l’animal emblème de Robert Baratheon est un cerf couronné. « D’un point de vue symbolique, ce pourrait être une mort de transition, analyse Michel Pastoureau. Une mort qui appelle une nouvelle ère. » Et oui, la mort de Robert Baratheon initie une guerre de succession sanglante dans les romans, et correspond à l’arrivée de marcheurs blancs, ces terrifiants zombies du nord qui menacent le monde des vivants. En attendant, peut-être, des temps meilleurs.

Avoir des maîtresses, c’est stylé ?

Ned Stark aurait eu un enfant né d’un adultère. Robert Baratheon trompe Cersei à qui mieux mieux. Le veuf Tywin Lannister pique l’amoureuse, prostituée, de son propre fils… On en passe. Pourtant « il n’y a rien de viril à avoir des maîtresses dans la noblesse ou la chevalerie du Moyen Age, selon Michel Pastoureau. Des couples adultérins comme Tristan et Yseult ou Lancelot et Guenièvre sont des personnages mal aimés des « lecteurs » du Moyen Age qui pardonnent la cruauté mais pas le mensonge, le pire des péchés. »

Oberyn Martell et sa maîtresse dans la saison 4 de Game of Thrones - Home Box Office

L’inceste, c’est grave ?

La reine Cersei et son frère jumeau Jaime ont eu trois enfants ensemble et cachent de moins en moins leur amour aux yeux du monde. La société de Game of Thrones y voit un opprobre insupportable. Au Moyen Age, les amants maléfiques auraient également été rejetés. « L’inceste est un tabou très puissant au Moyen Age. On a des documents judiciaires relatant des cas d’inceste mais pas de récits symboliques qui reprendraient la figure d’Œdipe. »

Extrait de la saison 5 de « Game of Thrones ». - HBO

Un loup, c’est plus fort ou moins fort qu’un lion ?

Les emblèmes des familles de Game of Thrones sont très peu crédibles. Loup pour les Stark et dragon pour les Targaryen, par exemple. « Le loup est un animal à la symbolique négative, presque diabolique. Quant au dragon, c’est un monstre. Aucune famille n’adopterait de tels emblèmes, affirme Michel Pastoureau. Les animaux les plus populaires sur les armoiries sont l’ours puis, à partir du XIIIe siècle, le lion. » Han, l’animal des Lannister, les super-méchants de Game of Thrones. « Un lion sur ses armoiries, au Moyen Age, c’est presque banal. » Ah, voilà, les Lannister sont d’un commun…

Une partie de la collection des bijoux « Game of Thrones ». - Pyrrha

Un bâtard sur le trône, sérieux ?

Certains lecteurs attentifs de Game of Thrones envisagent que Jon Snow, prétendu bâtard de Ned Stark, accède un jour au Trône de Fer (peut-être même aux côtés de Daenerys Targaryen). En attendant, le bâtard Ramsay Snow est devenu l’héritier officiel de Roose Bolton, son père. Peu probable au Moyen Age. « Au Moyen Age, le poids de la naissance est considérable. On n’échappe pas à sa condition. Chacun a sa place et y reste, il n’y a pas de héros arriviste qui s’élève socialement. Vouloir changer de classe sociale, c’est presque un péché. »

Le personnage de Ned Stark dans la première saison de "Game of Thrones". - Nick Briggs/AP/SIPA

Licornes, dragons, zombies…

Il n’y a pas, dans la culture occidentale médiévale, de mythe du zombie. Les marcheurs blancs de Game of Thrones font tout de même penser à des hommes de glace présents dans l’imaginaire germanique dès le XIe siècle. En revanche « les dragons existent réellement dans l’imaginaire du haut Moyen Age lié à la symbolique chrétienne du démon, détaille Michel Pastoureau. Mais assez vite, l’homme du Moyen Age sait que les dragons, et les sirènes, n’existent pas vraiment. » Dans Game of Thrones au contraire, les dragons sont oubliés, considérés comme des monstres de fable alors même que Daenerys en fait naître trois à la fin du premier tome.

Image extraite de la saison 5 de « Game of Thrones ». - HBO


« En revanche, à la fin du Moyen Age, on croit encore aux licornes dont la charge symbolique, liée à la pureté, est très puissante dans la société. On croit, par extension, aux vertus médicinales de la corne de licorne, même à la Renaissance. » Pas de licorne en revanche dans Game of Thrones où la corneille (à trois yeux) assume le rôle d’animal fantastique chargé de faire le lien avec un monde supérieur. « C’est étrange, note Michel Pastoureau. Au Moyen Age, le corbeau est un animal presque toujours mauvais, à part dans la légende de Saint Antoine. »