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Sur TikTok ou Youtube, comment les artistes mettent leur musique en images
MTV generation

Le clip est mort, vive le clip ! Sur TikTok ou Youtube, comment les artistes mettent leur musique en images

Fermeture de MTV, concurrencé les formats courts comme TikTok, le clip musical semble en perte de vitesse. Mais derrière ce déclin apparent, il reste un outil essentiel pour imposer une vision
Victoria  Berne

Victoria Berne

L'essentiel

  • Le clip musical traverse une crise économique et culturelle avec des budgets réduits, moins de visibilité depuis la disparition des chaînes musicales comme MTV, et une concurrence accrue des formats courts sur les réseaux sociaux.
  • Face à la saturation visuelle, les réalisateurs doivent aujourd’hui redonner envie d’aller voir des clips sur YouTube, aiguiser la curiosité, être original et surtout proposer quelque chose de fort pour ne pas se fondre dans la masse.
  • Le clip reste essentiel pour construire l’identité des artistes car les visuels vont positionner l’artiste, permettant de créer une identité et une direction artistique qui dépassent la simple illustration musicale.

Quand on parle de lui dans les médias, c’est souvent pour annoncer sa fin. Dépassé, fragilisé par la disparition de la télévision musicale (RIP les programmes de musique sur MTV) et concurrencé par l’explosion des formats courts, le clip serait devenu un vestige d’une autre époque.

Pourtant, difficile de parler de disparition quand certaines images continuent de marquer durablement. Ces derniers mois, plusieurs clips ont encore réussi à s’imposer comme de véritables propositions artistiques. Ceux de Theodora, réalisé par Melchior Leroux, à la direction artistique affirmée. Ou encore celui d’Angèle, réalisé par le collectif (La) Horde, tourné entièrement à l’iphone dans les rues de Marseille. À l’heure où TikTok dicte ses rythmes et où les budgets se resserrent, réalisateurs et artistes redéfinissent les contours d’un format en pleine transformation. Mais au fond, le clip a-t-il vraiment disparu ou est-ce notre manière de le regarder qui a changé ?

Une réalité fragilisée : moins de budget, plus de contrainte, moins de visibilité

Sur le terrain, le constat est sans appel : faire un clip aujourd’hui n’a plus rien d’évident. Pour Fred de Poncharra, la transformation est autant économique que culturelle. Maintenant, tout est segmenté », observe le réalisateur de clips de Damso ou encore Feder et Ofenbach.

« Beaucoup de gens ne réalisent pas, mais c’est un vrai investissement humain et mental », explique le réalisateur Fragment440, qui a notamment signé le clip Beso de Majeur Mineur et sean. « Il n’y a souvent pas beaucoup de budget ou de temps… voire les deux. »

Même analyse chez Alex Haze, réalisateur, qui a vu le modèle évoluer. « Avant, le clip était presque rentable avant même d’être tourné. Aujourd’hui, ça ne fonctionne plus comme ça ». Avec la disparition progressive des chaînes musicales et le basculement des investissements vers les formats courts, le clip a perdu sa centralité. Il n’est plus automatique, ni indispensable. Et surtout, il doit désormais exister dans un environnement saturé d’images. « Il y a tellement de contenu que le clip est obligé d’évoluer », résume Alex Haze. « N’importe qui peut faire des visuels, même avec un téléphone. »

Cette accessibilité transforme profondément les règles du jeu. Le clip devient une option parmi d’autres. Conséquence directe : les ambitions se resserrent. « Les projets sont souvent concentrés autour d’une grosse scène forte », observe Fragment440… Une scène pensée pour circuler sur les réseaux. Dans ce contexte, le clip ne se pense plus seulement comme une œuvre. Il doit capter vite, exister vite, marquer vite.

Comment créer des clips aujourd’hui ?

« On n’a jamais été aussi aboutis. On est passés par une surconsommation visuelle il y a quelques années, avec beaucoup d’images qui répondaient surtout à une demande, parfois au détriment de la qualité. Ça a fini par lasser les gens. Aujourd’hui, il faut redonner envie d’aller voir des clips sur YouTube, aiguiser la curiosité, être original et surtout proposer quelque chose de fort pour ne pas se fondre dans la masse », analyse Fragment440.

Une nécessité que partage Alex Haze, pour qui le clip ne peut plus être pensé comme un format isolé. « Aujourd’hui, il y a tellement de canaux de diffusion que le clip est forcément amené à évoluer », explique-t-il. Dans un environnement où « n’importe quel artiste peut prendre son téléphone et produire des visuels », le clip n’est plus un point d’entrée évident, mais une proposition parmi d’autres.

Mais cette réalité n’empêche pas certains artistes de continuer à investir dans le clip, parfois à contre-courant. Malgré des budgets plus serrés et un retour sur investissement moins évident, ils choisissent encore d’en faire un terrain d’expression à part entière. Des projets plus ambitieux comme celui de Tiakola et ses 14 clips du projet BDLM. « C’était une manière de proposer plein d’images différentes autour d’un même projet. Le clip n’est plus forcément un objet unique, il peut faire partie d’un ensemble », explique Alex Haze.

Dès lors, sa valeur ne tient plus seulement à sa production, mais à ce qu’il apporte en plus. À sa capacité à proposer une vision. Un point sur lequel insiste Fred de Poncharra, qui refuse de réduire le clip à une logique de performance ou de visibilité. « Le clip, c’est faire confiance à un artiste et proposer une vision », explique-t-il. Et sa vision de réalisateur percute. Dans « Kong » de MHD ou « 6G » de Booba, la direction artistique dépasse le simple accompagnement de morceau : des visuels qui ne se contentent pas d’illustrer la musique, mais qui participent à construire quelque chose de plus large…

« Le clip façonne les artistes » : la construction d’une DA pour les artistes

Pour Fred de Poncharra, son rôle dépasse largement celui d’un simple support : « Les visuels que tu vas fournir vont positionner l’artiste », explique-t-il. Une idée qu’il illustre notamment à travers le clip « Macarena » de Damso. Sur ce projet, certains choix visuels (noir et blanc, absence de playback, mise en scène épurée) viennent déplacer la perception du rappeur. « On a voulu faire quelque chose à la Alain Delon. Ça le classe ailleurs. Les personnes l’ont vu comme un ovni, ça a marqué un vrai changement. Après on a fait le clip de "Mosaïque Solitaire", et la pareil, il était dans un rôle de tueur à gage », résume le réalisateur. « De ça est né toute sa mythologie. »

Le clip ne se contente alors plus d’accompagner un morceau : il participe à installer une posture, à créer une distance, à imposer une identité : « J’aime la démarche de servir, non pas la promotion, mais plus l’oeuvre l’œuvre globale. »

Une vision que partage Alex Haze, pour qui le clip permet justement de donner de la cohérence à un univers. Même dans un paysage fragmenté, il reste un point d’ancrage.

Dans un flux d’images devenu continu, où tout peut être produit et diffusé instantanément, le clip garde donc une fonction essentielle : faire exister un artiste au-delà de sa musique. Les clips, « ça participe à la pop culture. C’est important d’avoir des références générationnelles », conclut Fredéric de Poncharra.