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Les fleurs vont-elles (enfin) devenir un cadeau asexué ?

« Les hommes sont toujours ultra touchés d’en recevoir » : les fleurs vont-elles (enfin) devenir un cadeau non genré ?

mon ami la roseLes fleurs, cadeau pour les femmes ? Pas si sûr. Selon une étude, 65 % des 18-24 ans rêvent d’en recevoir à la Saint-Valentin… et un homme sur quatre aussi. De quoi questionner un geste encore très genré
Avec ses fleurs incroyables, Charlotte a conquis les réseaux sociaux
Victoria  Berne

Victoria Berne

L'essentiel

  • Les fleurs sont perçues comme un moyen d’exprimer des sentiments difficiles à formuler, mais restent largement considérées comme un cadeau destiné aux femmes.
  • L’usage d’offrir des bouquets est récent, apparu au XIXe siècle dans la bourgeoisie comme signe social, et l’association des fleurs aux femmes est une construction culturelle de cette époque.
  • Les pratiques évoluent progressivement, notamment chez les jeunes générations qui sont beaucoup plus enclines à offrir des fleurs aux filles et aux garçons.

On offre des fleurs pour dire « je t’aime », « je pense à toi », « pardon », « merci » ou encore « je suis là ». Pour exprimer ce qu’il est parfois difficile de formuler. Ce n’est pas un hasard si 72 % des Français considèrent les fleurs comme un moyen précieux d’exprimer ce qu’ils n’arrivent pas à dire, selon une étude OpinionWay exclusive pour la Fondation Hollandaise des Fleurs et des Plantes.

Le problème, c’est que ce langage n’est pas distribué de façon égale. Pour la plupart des gens, les fleurs restent un cadeau destiné aux femmes. Mais les chiffres, comme le terrain, suggèrent un frémissement : 65 % des 18-24 ans rêvent de recevoir des fleurs à la Saint-Valentin et un homme sur quatre aimerait aussi en recevoir. Reste une question très concrète : si les fleurs sont un langage, pourquoi ce langage reste-t-il si genré ? Et surtout, est-ce que cela peut changer ?

L’histoire des fleurs, devenues message relationnel : un cadeau récent, construit, jamais neutre

Avant même d’aborder la question du genre, un détour par l’histoire s’impose. Les fleurs n’ont pas toujours été un présent à offrir « Admirer des fleurs, contrairement à ce qu’on pourrait croire, n’a rien d’évident », rappelle l’historienne Valérie Chansigaud. « Dans l’art préhistorique, les fleurs sont quasi absentes, comme si elles n’étaient pas encore un symbole culturel. »

Lorsqu’on remonte à l’Antiquité, les fleurs ne sont pas un cadeau, mais elles existent, dans des usages encadrés. « Il y a une consommation de fleurs, mais pour obtenir des parfums par exemple », et lors de certaines cérémonies, « on impose le fait de répandre des pétales de roses ». Ce qui a entraîné une culture spécifique de la rose, non pas pour faire plaisir, mais pour des rituels.

Le bouquet que l’on offre est en réalité une habitude très récente. « L’usage d’offrir des bouquets de fleurs est apparu dans la société civile au XIXe siècle », explique l’historienne. Ce bouquet est né dans une société très particulière, celle de la bourgeoisie, lorsque le jardin ornemental est devenu le prolongement de la maison, et surtout un signe social. « La flore ornementale est vraiment une façon de marquer son rang », souligne Valérie Chansigaud. À tel point que le bouquet doit être « extraordinaire ». Elle insiste : « On n’offre jamais, par exemple, un bouquet de pissenlits ». Ce qu’on offre, ce sont des fleurs transformées par l’horticulture, souvent exotiques, sélectionnées et travaillées.

Les fleurs sont-elles « féminines » ? Ce que disent l’histoire et les chiffres

Si les fleurs sont encore perçues comme un cadeau à destination des femmes, ce n’est pas un hasard. Au XIXe siècle, un discours émerge qui associe clairement les fleurs aux jeunes femmes, explique l’historienne. Le parallèle est simple : la fleur plaît, mais elle fane. Cette image est également associée à la beauté féminine, selon la société.

Cette construction culturelle se retrouve encore dans les données actuelles. Louis Savatier, cofondateur de Sessile.fr, une plateforme qui met en relation des clients et un réseau de fleuristes indépendants en France et en Belgique, résume : « Pour les destinataires, aujourd’hui, c’est quand même un cadeau principalement destiné aux femmes ». À l’occasion de la Saint-Valentin, par exemple, 87 % des destinataires sont des femmes et 13 % des hommes. Pour Isaac Muller, jeune homme de 22 ans, le constat est sans appel : « Beaucoup d’hommes n’ont jamais reçu de fleurs, ou alors seulement à la mort d’un proche ». Et ces chiffres en sont la preuve : « tout au long de l’année, pour les obsèques, c’était 65 % à destination de femmes et 35 % à destination d’hommes, contre 90 % et 10 % en général ». Laetitia Chaussée, fleuriste dans la boutique Fanfan, dans le 19e arrondissement de Paris, va même plus loin. « 80 % des hommes reçoivent leur première fleur le jour de leur enterrement. Je trouve ça terrible. »

Les pratiques changent petit à petit

Sur le terrain, les changements s’observent : « à la fête des Pères, il y a de plus en plus de personnes qui offrent des bouquets à leur papa », explique Laetitia Chaussée. « Ma clientèle est plus jeune, beaucoup plus encline à offrir des fleurs aux filles, aux garçons, peu importe. Et quand je fais des livraisons, les hommes sont toujours ultra touchés », raconte la fleuriste.

Pour Laetitia Chaussée, il suffit de regarder comment se comportent les enfants dans sa boutique pour comprendre que la sensibilité aux fleurs n’est pas liée au genre : « Filles ou garçons, ils sont tout de suite très curieux et sensibles à la beauté des fleurs ». Autre évolution notée par Louis Savatier : « on voit émerger une tendance : s’acheter des fleurs pour soi. J’ai discuté avec des fleuristes dans le Nord, et elles me disaient qu’elles voient de plus en plus d’hommes acheter des fleurs, pas seulement pour offrir, mais aussi pour eux-mêmes. »

Sur le terrain, il n’existe pas de « fleurs pour hommes » ou des « fleurs pour femmes ». « Quand une fleur est belle, elle est belle, et elle peut plaire indistinctement à un homme et à une femme », conclut Louis Savatier.